Où va la recherche pharmaceutique? Géographiquement, ce n'est pas très clair. L'entreprise Novartis révélait il y a quelques mois qu'elle s'apprête à construire un gigantesque centre de recherche à Boston: loin, bien loin de la ringarde Suisse de ses origines. Difficile cependant de savoir s'il s'agit d'un épiphénomène ou d'une tendance de fond. Mais scientifiquement, où va-t-elle cette recherche pharmaceutique? Là, c'est encore moins clair. Il faut bien avouer qu'elle navigue à vue. Qu'elle se traîne dans l'incertitude et les décisions difficiles. D'ailleurs, les investisseurs, ces liseurs de boule de cristal qui tâchent d'imaginer l'avenir à défaut de le prédire, cachent mal leur inquiétude. Peu de véritables nouveautés. Pipelines aux promesses souvent tristounettes. Rythme d'innovation n'arrivant plus à suivre l'immense machine commerciale qui s'est mise en place pour écouler les médicaments. Car la demande, elle, ne faiblit pas. La société est prête à se ruiner pour de nouvelles molécules capables de soigner, guérir, rendre performant, heureux, insouciant. Mais en fait de nouvelles molécules, ce sont surtout des anciennes qui, liftées chimiquement et surtout fardées au marketing (ici, oui, l'innovation ne manque jamais), arrivent sur le marché.

Seul domaine à afficher une insolente santé: celui des génériques. C'est embêtant, pareil succès. L'industrie pharmaceutique se plaint: comment peut-on tolérer ce commerce du clone, cette prime à la non-innovation, ce parasitisme intellectuel? Il faut avouer qu'elle a raison. S'ils permettent ici et là de diminuer les coûts et de réduire l'inégalité devant les soins, les génériques ne font en rien progresser la thérapeutique. Mais elle a tort de désigner du doigt une responsabilité extérieure: les génériques ne parasitent que les industries en crise. Celle du médicament ne serait pas menacée par leur invasion – le phénomène des génériques n'existerait tout simplement pas – si elle pouvait lancer à un rythme suffisant des molécules à l'efficacité grandissante. Seulement ces lancements sont devenus trop rares pour remplacer les innovations d'il y a dix ou quinze ans, celles qui arrivent maintenant à échéance de brevet.

Où se niche le problème? La réponse est ardue. Est-ce le modèle biologique dominant la recherche qui domine trop, empêchant les nouvelles idées d'éclore, les pistes atypiques d'être explorées? Est-ce la pression des investisseurs qui, au lieu de l'encourager, paralyse l'innovation? La recherche mondiale se trouve-t-elle simplement dans une mauvaise passe? Ou, dernière hypothèse, le modèle actuel a-t-il touché ses limites profondes, exigeant, pour progresser, un changement radical dans la façon de concevoir le traitement des maladies?

Bertrand Kiefer est médecin, rédacteur en chef de «Médecine & Hygiène».