Quelque part dans le sous-sol réside un dernier baril de pétrole. Non pas le dernier baril de pétrole qu'il est possible physiquement d'extraire, ni le dernier baril qui rapportera plus d'argent qu'il n'en a coûté. Le véritable dernier baril est celui qui dégradera autant d'énergie pour être extrait qu'il en apportera dans notre système technique. Bien que cela n'ait pas de sens au point de vue de la thermodynamique, ce baril sera néanmoins extrait, sans doute pour des raisons militaires. Mais au point de vue énergétique, ce baril-là est le dernier qu'il faille pomper.

On peut tourner la question dans tous les sens, le pétrole, comme le charbon ou le gaz naturel, constitue un capital énergétique. C'est de l'énergie solaire, captée voilà des milliards d'années et stockée dans des végétaux ou dans du plancton, en emmagasinant l'excès de CO2 et en restituant de l'oxygène. Où se trouve ce dernier baril? Personne ne le sait. L'annonce de leurs réserves par les compagnies pétrolières est grevée d'incertitude. Les chiffres avancés peuvent servir à manipuler la Bourse. Personne ne sait où est le dernier baril et personne n'essaie de le savoir.

Le capital d'énergie fossile peut être sagement dépensé si nous l'investissons pour réaliser des installations de captage des énergies solaire et géothermique, pour récupérer le revenu énergétique de la planète. En bonne gestion, les combustibles fossiles peuvent servir à construire des barrages, des capteurs solaires ou des éoliennes. En revanche, il est déraisonnable de les consommer pour se chauffer ou pour se déplacer comme nous le faisons. C'est manger le capital énergétique de la planète sans aucune considération pour les générations à venir. Un peu comme le fils à papa qui dépense aux courses l'argent amassé sou à sou par ses ancêtres, plutôt que d'acheter de nouvelles machines pour son entreprise. Après nous, les mouches!

Or après nous, c'est tout de suite. Nous venons de l'apprendre à notre grande surprise, même si les gouvernements n'ont pas l'air de s'en occuper sérieusement. La production de pétrole équilibre tout juste la consommation avec une marge réduite à 1%. Les prix augmentent en conséquence au-delà de tout ce que l'on pouvait imaginer voilà un an à peine. Après des calculs obscurs et sans doute erronés, les économistes prédisent que le baril peut monter jusqu'à 75 dollars sans que les économies de pays développés en pâtissent réellement. Est-ce vrai? Qu'en savent-ils? Par ailleurs la demande croissante des pays en voie de développement ferait augmenter la demande de 60% en un quart de siècle. Et les émissions de CO2 continueraient bien entendu d'augmenter.

Autant de scénarios fondés sur l'opération mathématique imprécise qui s'appelle l'extrapolation. Toutes ces prévisions seront démenties par des phénomènes politiques, qui sont eux absolument imprévisibles, surtout dans les régions productrices de pétrole souffrant de conflits ethniques et religieux particulièrement recuits et tenaces.

Nous vivons dangereusement. Une pénurie brutale, précipitée par une anticipation de l'épuisement physique, peut tourner à un conflit armé majeur. La Suisse est un pays isolé face à un marché du pétrole qui sera régi par l'accaparement, le rationnement et le droit du plus fort. Il faudrait lancer tout de suite l'équivalent énergétique du plan Wahlen. Mais ce n'est pas au tableau de bord de Berne. Quand on s'en occupera, il sera trop tard. Car il est déjà trop tard.