Ce qui est superflu en médecine, ce qu'on fait quand même alors que ça ne sert à rien, les inutiles actions dans les cas où il faudrait se contenter d'écouter, de prescrire de la tisane, de laisser le temps agir: voilà un monde prospère. Cette prospérité gêne. Elle coûte cher. On voudrait valoriser le rien faire. Mais le problème du rien faire, c'est qu'il demande de se battre. Contre les intérêts économiques des soignants? Peut-être, mais pas seulement. C'est tout le système de soins qui est tendu vers l'action. Prenez l'hôpital. Rares sont ceux qui y ont un avantage économique à choisir l'action plutôt que l'abstention. N'empêche: si personne ne s'oppose à elle, l'action s'impose. La machine hospitalière agit toute seule. Planqué au cœur de la médecine il y a ce paradoxe: ne rien faire exige la plus active des activités.

A plaider pour l'action, on trouve aussi, évidemment, le patient. Que le médecin lui dise: «Non, je ne vous prescris rien», et il a tendance à se sentir floué. Au moins déçu. Certes, le patient moderne comprend de mieux en mieux que la médecine a des limites. Fini, le docteur considéré comme tout-puissant. Le sacré piédestalisé, désormais, c'est l'information. La promesse consommatrice couplée au marketing du bien-être. C'est d'elle que surgit le nouveau mythe de l'action toujours efficace. Aucun embarras de santé qui n'ait une réponse concrète sur le marché. Pour chaque souffrance formulée, Internet propose une thérapie à essayer, un médicament à commander, une herbe exclusive à prendre, un rite exotique à expérimenter. L'abstention ne relève pas du registre de la consommation.

Avant de décider une action en médecine, il faudrait se poser les trois grandes questions définies par Cochrane: cela peut-il marcher? Cela marche-t-il en pratique? Cela vaut-il la peine? Il y a des choses qui marchent en théorie, mais pas dans telle configuration pratique. Et puis il y a celles qui marchent en pratique mais dont le coût (médical ou économique) est trop élevé par rapport au bénéfice attendu. Les règles décidant du «oui» à ces questions sont claires. C'est le «non» qui coince. On est rarement certain d'avoir raison de ne rien faire. Donc, par défaut, on fait.

Difficile, enfin, de comprendre l'irrésistible force de l'action face au renoncement sans prendre en compte le négatif en médecine. La réalité quotidienne qui veut que l'incertitude domine de très haut les maigres choses évidentes. Le fait que, dans les cabinets et les hôpitaux, ça grouille de problèmes: malades déçus, révoltés, incompris, qui refusent de guérir, soignants surchargés, erreurs de diagnostics, structures inadéquates, maladies sans traitement, dossiers introuvables, etc. Dans ce monde flou et tordu, où il s'agit sans cesse de faire des choix, l'action – même inutile – est une manière de mettre de l'ordre. De s'accrocher à quelque chose. Peut-être est-elle même un dérivatif au tragique de l'existence. Ou encore, une tentative maladroite, mais au fond assez noble, de corriger une nature humaine fondamentalement mal foutue.

Une chose est certaine: sur ce vieil os de la révolte contre l'état de nature, toutes les promotions – discours rationnels ou menaces administratives – du rien faire médical se sont jusqu'à présent cassé les dents.