Pour beaucoup de nos contemporains, il va de soi que notre civilisation connaît une barrière infranchissable entre deux cultures, les sciences exactes et les humanités. Bien qu'ils fassent mine de le regretter, les universitaires ne sont souvent pas en reste lorsqu'il s'agit de défendre des territoires intellectuels et des identités disciplinaires. Fort heureusement, quelques savants n'ont jamais été informés de ces barrières douanières et les ont ignorées tout au long de leur carrière. C'est le cas de l'ornithologue et philosophe américain d'origine allemande Ernst Mayr, décédé le 3 février dernier dans sa cent unième année.

Dans les sciences, les géants sont ceux dont on peut dire qu'ils ont changé le cours de leur discipline de façon décisive. Ils sont peu nombreux. Ernst Mayr est l'un d'eux. Il fut l'un des artisans principaux du renouveau de la théorie de l'évolution au XXe siècle. Très tôt, il se penche sur la question darwinienne par excellence, celle de la spéciation, c'est-à-dire l'apparition d'espèces nouvelles par divergence à partir d'un ancêtre commun. Ses observations et sa rencontre avec le généticien Theodosius Dobzhansky et le paléontologue Georges Gaylord Simpson lui permettent de démontrer la réalité des mécanismes biogéographiques que Darwin avait entrevus, ainsi que leur compatibilité avec les lois de la génétique. Il faut dire qu'à l'époque, génétique et évolution étaient largement perçus comme contradictoires. En parallèle avec ses recherches biologiques, il entreprend une série d'investigations philosophiques et renouvelle profondément le concept d'espèce, de causalité et le statut même des sciences du vivant. Nous sommes nombreux à avoir appris dans The growth of biological thought (1982) que la science aussi a le droit de penser. C'est une pensée vigoureuse, «opinionated» comme disent les Anglo-Saxons, qui se déploie au fil de nombreux livres, dont le dernier paraît en 2001.

Curieusement, le parcours peu orthodoxe de Mayr ressemble assez à celui de Darwin. On sait que le naturaliste britannique vit son destin changer lorsqu'il accepta la proposition incongrue de s'embarquer sur le «Beagle» pour un voyage aux antipodes. Les observations qu'il rapporta de son périple de cinq ans changèrent la face de la biologie. Or comme son illustre ancêtre, Mayr étudie la médecine par tradition familiale pour bifurquer vers la zoologie car il a envie de voyager. Il décroche en seize mois un doctorat à l'Université de Berlin. Vite reconnu comme un ornithologue chevronné, le hasard lui fait rencontrer Lord Rothschild qui l'envoie collectionner les oiseaux exotiques dans le Pacifique Sud. Son séjour aux îles Salomon et en Nouvelle-Guinée nourrira une grande partie de son travail ultérieur, comme ce fut le cas pour Darwin et ses observations sur les pinsons des îles Galapagos. Pour Mayr, la nourriture ne fut pas qu'intellectuelle puisqu'il avoua qu'aucun ornithologue n'avait mangé autant d'oiseaux du Paradis…

Le programme scientifique illustré par Mayr avec énergie et éloquence, c'était de remettre la pensée évolutionniste au centre de la biologie. C'était aussi de défendre l'autonomie de la biologie organismique, qui s'intéresse aux êtres vivants entiers et aux populations, face au prestige croissant et envahissant de la biologie moléculaire. De pratiquer le dialogue exigeant, difficile, indispensable entre biologie et philosophie au plus haut niveau d'expertise de part et d'autre. Un programme qui reste ambitieux, nécessaire et controversé aujourd'hui.