Pour évoquer ce qu'il considérait comme le phénomène le plus spécifique du monde contemporain, Cornelius Castoriadis, qui avait le sens de la formule, parlait de la «montée de l'insignifiance». L'origine de cette insignifiance, d'après lui? L'accumulation de données, d'opinions, d'informations non triées, non critiquées, non intégrées dans un rôle humain. Et la difficulté, dans ce monde d'entassement de l'information, de se constituer une mémoire et une culture. Tout cela semble évident. Mais Castoriadis poussait la question plus loin: pourquoi entassons-nous de l'information? Parce que nous sommes une société basée sur un irrésistible désir de toujours plus, et que ce désir ne trouve plus sa satisfaction dans l'univers limité des objets. Non que ce désir soit un mal, remarquez. Il serait plutôt un progrès. Les sociétés archaïques ou traditionnelles étaient figées dans la répétition. De cela, nous sommes heureusement en passe de nous libérer. Mais a surgi un problème nouveau. Pour subsister, l'homme doit dégager du sens. Comment dégager du sens si l'on est pris dans un océan informationnel où, justement, tout semble faire sens en une gelée chaotique et «plaxmolisée»?

Si encore il n'y avait que l'accumulation de données. Mais non. Observant les conséquences des nouvelles technologies, Peter Sloterdijk décrit un mouvement plus radical encore: la lente expulsion de l'homme hors du cocon où il est né. Ce qui l'inquiète, c'est que la technologie s'en prenne à la frêle tente sous laquelle la communauté humaine se tient à l'abri de l'univers hostile: son langage. «La caractéristique la plus frappante de la situation mondiale actuelle… est le fait que la culture technologique produit un nouvel état d'agrégat du langage et du texte qui n'a pratiquement plus rien de commun avec ses interprétations traditionnelles… La parole et l'écriture, à l'ère des codes digitaux et des transcriptions génétiques, n'ont plus de sens qui soit domestique d'une manière ou d'une autre. La province du langage se réduit, le secteur du texte lisible par des machines se développe.»

Sloterdijk a raison. Nous sommes de moins en moins «chez nous» dans le monde de données que nous produisons, dont une partie croissante n'est désormais compréhensible que par des machines. Difficile, de plus en plus, d'apprivoiser le sens: il nous est «extérieur». Sans compter que l'évolution du phénomène nous échappe. Nous n'avons pas prise, dirait-on, sur le développement de la technologie, alors que, comble du renversement de situation, son emprise sur nous ne cesse de croître.

«La science sera ce que nous en ferons», ânonne le bien-pensant. Illusion. La science a montré depuis longtemps que l'homme manipulateur est lui-même manipulé par les appareils qu'il a conçus. On ne peut pas, rappelle Debray, «démachiniser la culture». Impossible de mettre l'esprit en sûreté: les machines l'ont entraîné dans leur monde virtuel. Le chemin inverse n'est même plus souhaitable.

Reste la parole humaine. Son privilège de préexister à la technique. Sa capacité de refuser la soumission. Nous y voilà: et si la principale cause de l'insignifiance n'était ni l'accumulation de données ni la technologie? Si c'était plutôt le gnangnan collectif, la morne prédication consensuelle? Le manque d'attention à l'existence, le défaut de parole courageuse, l'absence de poésie?

On pense à Heidegger: «La parole poétique explique les choses mais rien ne peut expliquer la parole poétique ni la parole en général.»