L'esprit humain est bizarre. Il fonctionne par associations de mots, souvent liés par des rimes, qui n'ont de sens que dans la langue de leur auteur et d'autres voisines. Si l'on avait demandé à des francophones, il y a des années, des mots comportant trois «o» pour seules voyelles, peu auraient trouvé le Kosovo, aujourd'hui dans tous les esprits. Seuls des inconditionnels des grands singes auraient pensé aux derniers chimpanzés dits pygmées, ou mieux bonobos, qui échappent à la folie humaine au Congo-Kinshasa.

Les femelles bonobos sont connues pour être, avec nos compagnes, les seules anthropomorphes qui acceptent – et recherchent – l'accouplement hors de la période d'œstrus. Parler des seules femelles est injuste puisque tout bonobo en situation de conflit ou de compétition avec un autre, par exemple pour de la nourriture, abandonne l'objet du conflit le temps de copuler avec celui ou celle qu'il est difficile d'appeler son adversaire. L'opération se déroule aussi bien en couple hétérosexuel qu'homosexuel. La pudibonderie anglo-saxonne abrège en «GG-rubbing» (frottement génital-génital) l'énergique branlette de leurs énormes turgescences génitales rose violacé que pratiquent face à face deux femelles. Un bonobo peut pratiquer cela jusqu'à 84 fois par jour, record enregistré en captivité et sans Viagra (l'observation correspondante est impossible dans la nature). Celui ou celle qui reprend ses esprits le premier gagne la banane, si banane en jeu il y a, l'autre n'a pas le temps de se plaindre, grâce à d'autres satisfactions. Réflexion faite, c'est peut-être pour cela que les accouplements durent moins de sept secondes, même en captivité, où nos cousins quadrumanes ont pourtant le temps.

Les bonobos sont pacifiques, contrairement aux «grands» chimpanzés qui ne s'accouplent que quand elles sont en œstrus, se bagarrent tout le temps et s'affrontent parfois entre troupes pour des combats d'où le meurtre n'est pas exclu (même si beaucoup plus rare que dans l'excellent roman Brazzaville plage).

Vous me voyez venir, avec mes bonobos qui font l'amour et pas la guerre depuis bien avant 68. Pourquoi ne faisons-nous pas pareil? Si seulement Clinton avait envoyé Monica plutôt que Madeleine Albright à Milosevic, si seulement le guerrier de l'UÇK ou le soldat serbe vaincu offrait sa croupe, comme le font aussi les babouins chers à notre grand Hans Kummer, plutôt que de se faire percer de balles, bref, si seulement les humains possédaient encore cette inhibition du meurtre intra-spécifique presque générale dans le monde animal! Mais les humains sont définitivement plus cons que les bonobos, ce qui ne les empêchera pas de leur survivre.

* Généticien à l'Université de Genève et au Musée de l'homme à Paris.