«Ceux qui affirment que les Suisses manquent d'esprit d'entreprise ou que les conditions-cadres sont mauvaises se trompent.» Ce n'est pas un ravi de la crèche, le regard perdu dans les étoiles, qui tient ces propos pleins d'allant, mais un véritable entrepreneur, créateur d'une véritable entreprise, dont le siège social et les employés sont vraiment situés en Suisse. L'entrevue accordée par Wolfgang Renner à Vision, l'organe du Fonds national suisse de la recherche (numéro de décembre 2003), est pleine d'enseignements. Biologiste de formation, W. Renner a créé une start-up de biotechnologie l'année même de son doctorat à l'EPFZ. Il a été élu «entrepreneur de l'année» en 1999, sa société a bien calculé son entrée en Bourse et son avenir s'annonce prometteur.

Pour qui suit le débat helvétique sur les universités et la recherche, les propos de cet entrepreneur qui a fait la preuve de son talent sont fort surprenants. En effet, il ne tarit pas d'éloges sur le système suisse d'éducation supérieure et les chercheurs qui en sont issus. C'est tout le contraire du discours qui a pignon sur rue dans nos médias, selon lequel les universitaires sont toujours trop assis sur leurs privilèges, les chercheurs trop rétifs à la collaboration, les intellectuels des rêveurs incapables de penser «utile», les universités trop peu enclines à passer sous les fourches Caudines de l'économie.

Est-ce à dire que notre entrepreneur est dépourvu d'esprit critique? Non, car tout n'est pas parfait dans le monde académique suisse à ses yeux: une meilleure concertation dans la recherche serait bienvenue, car il arrive souvent que des initiatives fragmentaires soient fragilisées par leur taille insuffisante. Cependant, Wolfgang Renner «ne considère pas que les centres d'excellence axés sur certaines disciplines soient une bonne chose». La masse critique en recherche doit plutôt venir de la fécondation croisée entre chercheurs suffisamment nombreux venus d'horizons différents. La vocation des hautes écoles? La recherche fondamentale de pointe, l'excellence dans l'enseignement, être des «agitateurs d'idées». Comme c'est curieux! C'est justement ce que l'université sait faire de mieux depuis quelques siècles, du moins dans ses bonnes périodes, lorsqu'elle ne se contente pas d'être la caisse de résonance de la pensée unique du moment.

Mais, après tout, ce quiproquo est-il si étonnant? On a parfois l'impression que certains donneurs de leçons, ceux qui psalmodient le plus vaillamment l'antienne néolibérale et voudraient voir les hautes écoles s'aligner sur la logique économique du secteur privé, ont surtout fait carrière à l'abri du statut de la fonction publique. N'est-il pas rassurant que les véritables entrepreneurs soient moins lyriques dans ce registre que certains idéologues qui appellent de leurs vœux l'américanisation de nos universités et qui voudraient nous persuader que le seul avenir suisse imaginable est celui qui plaît à nos multinationales.