«En ce bas monde, rien n'est certain, excepté la mort et les impôts.» Même si au pays du secret bancaire, une certitude plus rigoureuse s'attache à la première qu'aux seconds, cette affirmation de Benjamin Franklin ne prête guère à controverse. Pourtant, l'actualité récente nous rappelle que pour les grands de ce monde, l'instant du décès peut être politiquement manipulé. Ainsi, les médias et l'entourage de Yasser Arafat se sont surpassés en créativité sémantique pour décrire les derniers jours du leader palestinien: «Cliniquement mort», «dans un coma très profond de stade 4», «entre la vie et la mort», «dans un état critique»… Ce n'est qu'au bout d'une semaine de communiqués contradictoires et d'euphémismes mystérieux que le constat de décès a été sobrement communiqué à la presse, le 11 novembre à 3 h 30.

Votre serviteur n'a pas la prétention de jouer au commentateur politique et de spéculer sur les motifs de cette valse-hésitation. Il lui importe plutôt de relever l'enjeu éthique et juridique fondamental que représente pour le citoyen lambda un constat de décès honnête. Nous avons tous le droit, après le passage de la Grande Faucheuse, qu'un médecin décerne à nos proches un certificat de décès conforme à la vérité, y compris pour la cause et l'heure de la mort. Il y va du droit des familles à un processus de deuil apaisé et à une succession sans complications légales inutiles, sans compter l'intérêt public à débusquer les morts suspectes. Il y va aussi de la sécurité de l'institution du don d'organes en vue de transplantation, car celui-ci dépend de la confiance du citoyen dans l'institution médicale. Le porteur d'une carte de donneur doit être certain qu'on ne prélèvera ses organes qu'après son décès dûment constaté.

On sait qu'en Suisse, une votation populaire a institué une compétence fédérale en matière de transplantation d'organes. La nouvelle loi sur la transplantation exprime le souci du législateur de clarifier autant que possible la définition de la mort. «Une personne est décédée lorsque les fonctions du cerveau, y compris du tronc cérébral, ont subi un arrêt irréversible» (article 9). Ce critère cérébral de la mort est le seul qui offre toute la sécurité requise lorsque le décès survient dans un environnement de soins intensifs. En effet, les techniques de réanimation peuvent parfois maintenir la respiration et la fonction cardiaque un certain temps alors même que le cerveau est irrémédiablement détruit. Un tel maintien est légitime lorsqu'il s'agit de préparer un prélèvement d'organes auquel le patient ou ses proches ont consenti, mais on ne doit pas méconnaître le trouble émotionnel que cause à beaucoup d'entre nous la vue d'un patient mort, mais qu'une machine fait respirer.

C'est pourquoi l'Académie suisse des sciences médicales, en lien avec l'Office fédéral de la santé publique, est en train d'adapter ses directives concernant le diagnostic de la mort à la nouvelle législation. Son objectif est de préciser une marche à suivre détaillée offrant une très haute sécurité diagnostique. C'est un devoir à la fois moral et légal envers les donneurs d'organes, dont l'altruisme gratuit et anonyme fait tache dans une société qui connaît mieux le prix des choses que leur valeur.