Le charme de la biologie, c'est les surprises et les perplexités philosophiques qu'elle engendre; celui des prix scientifiques, c'est de récompenser parfois des carrières scientifiques hors norme. On a donc tout lieu d'être heureux du Prix Louis-Jeantet de médecine 2005 (LT du 12.01.2005). Ce prestigieux prix européen est décerné chaque année à Genève. L'un des lauréats de cette année, Svante Pääbo, commença par étudier l'égyptologie et la médecine. Ce panachage unique de compétences fit de lui le spécialiste de la génétique des momies et plus généralement de l'ADN ancien. Créateur d'une discipline nouvelle, l'archéologie moléculaire, il s'intéressa bientôt à l'histoire de notre espèce et de nos proches cousins les chimpanzés, ainsi que de notre frère aîné, l'homme de Neandertal, disparu il y a 30 000 ans. On lui doit d'ailleurs une remarquable prouesse, l'analyse du matériel génétique du néandertalien et la démonstration que celui-ci était, pour l'essentiel, génétiquement distinct de l'homme «moderne», avec lequel il a cohabité chastement pendant plusieurs centaines de millénaires.

On sait que le déchiffrage intégral du génome humain, suivi de près par celui d'autres espèces, a été l'occasion d'une sérieuse vexation narcissique. Notre précieux patrimoine génétique est à 98,8% semblable à celui du chimpanzé. Pas de quoi faire le malin lors de votre prochaine visite au zoo. Il y a bien ces 10% de gènes dont l'expression diffère entre les deux espèces, mais Svante Pääbo ne nous laisse pas beaucoup d'espoir: la plupart de ces différences sont dépourvues de signification fonctionnelle. C'est dire que si la spécificité de la nature humaine se cache dans les gènes, elle se rapporte à quelques détails plus qu'à l'ensemble. Classiquement, l'usage de la parole est tenu pour le propre de l'homme et c'est dans l'exploration de cette faculté humaine que le chercheur suédois a obtenu un premier succès. En effet, Svante Pääbo a révélé une différence spécifique à homo sapiens dans le gène FOXP2 qui joue un rôle central dans l'usage du langage. Car si ce gène existe aussi chez les grands singes, sa version «humaine» semble être apparue chez nos ancêtres il y a seulement 250 000 ans, calendrier qui paraît compatible avec l'apparition du langage articulé.

Descartes rapporte dans une lettre à son ami, le diplomate Pierre Chanut, que certains peuples primitifs «s'imaginent que les singes pourraient parler, s'ils voulaient, mais qu'ils s'en abstiennent, afin qu'on ne les contraigne point de travailler». En fait, la génétique confirme que nos cousins simiesques n'ont pas vraiment le choix, car la métamorphose cruciale a eu lieu après la séparation de la lignée humaine de celle qui conduit au chimpanzé. A première vue, on pourrait croire que la biologie vient ainsi au secours de la métaphysique traditionnelle, en donnant un soubassement génétique à ce qu'il est convenu d'appeler la «nature humaine». En réalité, les questions et réponses fournies par l'archéologie moléculaire sont différentes et bien plus inédites. Il s'agit moins de définir ce qui fait la spécificité d'homo sapiens dans l'absolu que d'identifier les accidents génétiques qui ont marqué l'émergence de l'humanité moderne.