La Commission européenne gère et finance des projets dits «européens» dans des programmes-cadres, sous différentes actions thématiques, depuis plus de vingt ans. Au début, il y avait, dans le financement, une petite partie pour la recherche fondamentale, l'essentiel étant réservé aux projets appliqués, censés renforcer l'industrie européenne. Très vite, l'appui à la recherche fondamentale a disparu. L'équipe de fonctionnaires européens responsables de la gestion s'est improvisée petit à petit technicienne et scientifique puis s'est adjoint, par-ci par-là, quelques «experts» externes à la Commission. Ceux-ci, souvent, avaient tout sauf l'expertise pour définir avec les fonctionnaires les contenus thématiques, évaluer les projets et distribuer des sommes de plus en plus importantes (plusieurs centaines de millions par programme-cadre). Ils l'ont fait avec une subjectivité et un copinage flagrant.

Déjà dans l'Europe des 10, les projets étaient sélectionnés non pas par leur mérite scientifique ou technique, mais par la présence des maillons faibles dans les consortiums. Il suffisait de s'associer à tel maillon pour faire passer le projet ou de trouver le copain du copain. Les grandes industries, présentes dans tous les consortiums, ne cachaient pas qu'ils cherchaient par-là davantage à financer le chômage que de développer de nouveaux produits. Dans les pays «maillon faible», on a même vu des ex-employés de la Commission créer leur propre société dans le seul but de soumettre et faire passer des projets! Les rapports produits par ces projets (à peu près seuls résultats palpables) doivent répondre à des questions tellement inutiles qu'ils ne sont lus que par les nombreuses photocopieuses de la Commission et tassés dans des coffres-forts comme des lingots d'or.

Le système a aussi produit ses «héros» qui roulent les mécaniques dans l'ignorance et un complexe de supériorité maladif et hélas incurable. Au fils des années, ce système, qui s'est développé indépendamment et malgré les vrais scientifiques, a pris un tel volume et une telle complexité que personne n'ose le toucher, proposer une modification ou une amélioration. Dernièrement, ils se sont donnés dans la grandeur (ou plutôt dans sa folie): comme si un consortium d'une douzaine de partenaires ne se connaissant pas beaucoup n'était pas assez inefficace, ils ont lancé des «grands» projets à plus de 50 partenaires et des réseaux d'excellence. Groupant tout le monde qui se réclame d'un domaine donné, ils disent aux chercheurs avec qui ils doivent travailler. Certes, tout ceci fait voyager et favorise le tourisme européen, mais il n'est pas sûr que cela permette le développement de nouveaux produits et de valeurs ajoutées. On aurait pu éviter tous ces travers si, dès le départ, la règle No 1 de toute activité humaine était respectée: à chacun son métier. A la Commission, les scientifiques devraient faire de la science, les techniciens de la technique, les gestionnaires de la gestion.

Dans un mois, l'Europe passe à 25. Il y a de quoi attraper des boutons quand on pense que tout ce qui précède va quasiment doubler.