En immersion L’été, ils triment pour vos vacances. Mais qui sont les garants de votre farniente?

Le temps d’un jour, j’ai pris leur place comme employé. Ce lundi, me voilà saisonnier au camping Paradis-Plage, à Colombier, nid d’Alémaniques

Un œil dans vos vacances (1/5)

Au téléphone, la voix maternelle de Madeleine Froelich se teinte d’une pointe d’accent neuchâtelois: «N’oubliez pas des chaussures en dur pour le jardinage et de la crème solaire. Pensez à vous hydrater.» Premier constat, la gérante du camping Paradis-Plage, à Colombier (NE), fait son maximum pour le bien-être de ses employés. Dans quelques jours, j’officierai dans cette institution cinq-étoiles qui réussit le grand écart entre les amateurs de sardines et les adeptes du «bungalow deluxe».

Ce 9 juin, le paradis se niche donc à la sortie d’Areuse, sous l’A5 reliant Yverdon-les-Bains à Neuchâtel. Le Paradis-Plage prend des airs de lendemain de fête. Il a tourné à plein régime à la suite d’un week-end prolongé dans les cantons catholiques. Il est 9 h lorsque je me présente devant l’entrée. Avec ma GoPro harnachée à la poitrine, je ressemble à une sonde spatiale. Pour cette série d’été en immersion, je suis le cobaye de collègues désireux de tester un concept iconographique dans l’air du temps. Ecrivons-le franchement: j’ai l’air d’un con. Ce petit bijou technologique finira par tomber en panne deux heures plus tard.

La rencontre avec mes patrons du jour se fait autour d’un café- Gipfeli. Je joue franc jeu: je n’ai jamais été un amateur de camping. Madeleine et Théo Froelich non plus. Le couple quinquagénaire originaire de Lucerne a repris la gestion du Paradis-Plage il y a deux ans seulement, à l’issue d’un changement de vie plutôt radical. Lui a plaqué un emploi confortable dans les relations publiques. Quant à Madeleine, elle fut d’abord hôtesse de l’air chez Swissair, puis responsable RH. Son allure apprêtée et son sourire trahissent cette carrière passée au sein de la compagnie aérienne helvétique.

La transition ne fut pas simple. Installés de ce côté-ci du Röstigraben, les Froelich découvrent encore les joies et les déboires de ce revirement professionnel. D’abord le contact humain et la diversité du travail. Mais aussi les horaires éreintants, de 8h à 22h (en haute saison), sept jours sur sept, du 1er mars au 31 octobre. Les trois mois d’hiver se passent «au chaud». Madeleine s’exprime dans un français impeccable appris à Lucerne grâce à sa mère yverdonnoise.

La journée débute avec Madame. Nous prenons place dans la petite voiture de golf électrique pour faire le tour du propriétaire. L’espace d’un instant, je suis Jackie Kennedy (toujours déguisé en sonde spatiale), la main au vent pour saluer les résidents encore en peignoir ou échanger deux mots avec des campeurs. Le Paradis se déploie sur 50 000 m2, de part et d’autre de l’autoroute jusqu’aux rives du lac. Dès cette saison, on y bronze sur une plage de sable artificielle.

La découverte de mon lieu de travail est d’abord statistique: 170 résidents saisonniers, 130 places de passage. Une capacité d’accueil maximale de 1000 personnes, une piscine, un restaurant, 60% de Romands et 40% d’Alémaniques, 12 employés en haute saison, une centaine de petits jardinets choyés par leurs propriétaires, autant de nains de jardin, un étang, un supermarché.

La suite s’avère plus pratique. Madeleine et moi avons trente minutes pour nettoyer les espaces verts, filer jusqu’au bungalow de l’emplacement 256, y collecter le linge sale, bifurquer vers la buanderie, sortir la machine, en faire démarrer une autre, apporter le linge propre au 256, discuter trois minutes avec Mme Veuve, donner les consignes aux femmes de ménage, répondre au téléphone, repartir à l’accueil, faire du small talk avec un couple de retraités sur le départ.

«Le programme change continuellement en fonction de la météo, des urgences, des demandes ou des arrivées imprévues, m’explique Madeleine. Il faut tout le temps revoir ses priorités.» L’urgence du moment, ce sont les sanitaires. Ma patronne m’expédie gentiment vers Théo Froelich. Il esquisse un large sourire, me tend d’une main la paire de bottes de pluie. De l’autre, une machine à nettoyer. «A vous.» Une fois par semaine, voire plus en cas de forte affluence, Théo nettoie douches et WC à grande eau après le passage de la femme de ménage.

Tiens, pas de traces de freinage dans les toilettes, ni de poils pubiens récalcitrants dans les douches. Livré à moi-même, je remercie en secret la femme de ménage. Elle a déjà fait le gros du boulot avant mon passage. Il se résume à inonder les lieux, asperger les grilles d’évacuation. Puis, tel un ghostbuster, d’aspirer tout ce commerce dans un temps raisonnable. Derrière la porte condamnée pour les nettoyages, une campeuse en total look éponge rose s’impatiente. Je balbutie derrière la vitre: «Encore 5 minutes. Noch 5 Minuten… » Au Paradis-Plage, il faut se montrer polyglotte.

De retour, Théo inspecte et me libère. Il s’en va nous préparer le casse-croûte. Dans le dédale de bungalows, je tombe de nouveau sur Mme Veuve, qui gratte la terre de son jardin. « Schön, dass ier is Paradis cho send! » («Bienvenue au Paradis!»), me lance-t-elle dans son dialecte avant de m’inviter à boire le café. La présence du journaliste en immersion a déjà fait le tour du camping. Suzanne, son mari Serge et un ami veulent connaître mes intentions.

A 72 ans, Serge est originaire de Cernier, dans le Val-de-Ruz. Mais vit «prisonnier d’un petit village d’Argovie» depuis ses 14 ans. Avec Suzanne, il fréquente le Paradis depuis bientôt deux décennies. Je l’écoute revenir sur les amitiés tissées ici. Au fil de la discussion, je réalise que les lieux sont un petit concentré d’Helvétie en terres neuchâteloises, avec son multilinguisme, ses règles et parfois ses problèmes de voisinage. «Hier soir, il y avait de jeunes Français avec la radio à pleins tubes», sourit Serge Veuve. Les tensions ne durent jamais longtemps. Au plus tard jusqu’à l’heure de l’apéro. Mais les frictions peuvent exister. Elles s’expriment le plus souvent entre les campeurs résidents et ceux qui sont de passage.

Le visage encore froissé par les plis du drap, Thérèse interrompt la discussion. Sur le chemin de la douche, elle échange quelques mots avec les Veuve. Je rejoins mes patrons à l’accueil. Théo fait des huit dans le caquelon à fondue. Madeleine propose un coup de blanc bienvenu. Autour de la table, on évoque les critères d’exigence de l’ACSI (le Guide du routard des campings en Europe) qui forcent les Froelich à engager de coûteux travaux d’entretien pour revendiquer leurs cinq étoiles.

La pause file. Pour la première fois depuis l’ouverture au mois de mars, le téléphone n’a pas sonné. On en profite pour se tirer un café et avaler une branche Cailler. Théo me présente le tracteur à gazon. Sur le lieu de la tonte, je pilote sous le regard d’un couple de retraités en slip de bain. Visiblement, je les dérange. Une dizaine de tours plus tard, Théo intervient. Le sourire en coin, il me fait remarquer que je n’ai pas actionné la tondeuse. On recommence tout en détournant le regard mauvais des «mateurs» en slip de bain.

Théo m’expédie à la réception pour l’administratif. A l’accueil, Madeleine vient à peine de terminer 165 courriers destinés aux résidents. «Des explications sur les nouveautés de la saison.» A l’ordinateur, il me faut maintenant répondre aux nombreux e-mails, gérer les arrivées et les départs, saisir les réservations. Le plan du camping se mue en un subtil jeu de Tetris dans lequel il faut caser tout ce petit monde selon ses exigences (chiens, enfants, camping-car ou tente) et celles du voisinage. Il y a aussi les groupes de mineurs pour qui le Paradis rime avec premières vacances loin du joug parental. C’est une clientèle particulièrement critique… et fêtarde.

Il est 17 h lorsque mes patrons d’un jour me congédient. Madeleine doit encore filer à La Poste, puis attaquer la comptabilité. Théo passera la soirée à la mise à jour du site internet du camping et de ses pages sur les réseaux sociaux. Quant à moi, j’apprends mon engagement au Paradis pour la saison d’été. «Croyez-moi, nous n’aurons plus le temps pour un coup de blanc», prévient Madeleine. Je la crois sur parole.

Demain, votre journaliste joue le guide touristique à Lausanne avec un groupe de 43 octogénaires

Tiens, pas de traces de freinage dans les toilettes, ni de poils pubiens récalcitrants dans les douches. Je remercie la femme de ménage