Il fut un temps où les «races humaines» n’existaient pas. On était tous descendants d’Eve et d’Adam, en premier lieu, et accessoirement de l’un ou l’autre des fils de Noé. La Bible avait raison et nous étions les branches d’un arbre généalogique remontant à la Genèse. Vinrent ensuite l’exploration du monde, le siècle de l’Encyclopédie et des naturalistes, la colonisation. Et dans le sillage de tout cela, L’Invention de la race.

L’ouvrage collectif qui porte ce titre, dirigé par les historiens Nicolas Bancel (Université de Lausanne), Thomas David (Université de Lausanne et Ecole polytechnique fédérale de Lausanne) et Dominic Thomas (Université de Californie à Los Angeles), explore l’avènement d’une idée destinée à devenir l’un des piliers les plus encombrants de la modernité: celle selon laquelle l’humanité serait partagée en races porteuses de différences essentielles, inscrites dans la biologie. Fabriqué dans des cercles savants, le concept se diffusera auprès de la population via des spectacles ethniques où l’on pourra admirer – comme à Genève en 1896, dans le cadre de l’Exposition nationale – un «Village noir» riche de 227 «beaux spécimens de la race nègre».

Chez les savants, tout commence par la frénésie de rangement qui se déclare dans l’Europe du XVIIIe siècle – l’âge de l’Encyclopédie et de la taxinomie, science du classement des êtres vivants. «Dans cette entreprise herculéenne, qui veut classer tous les organismes du monde, la question humaine est peu développée», note Nicolas Bancel. Les grands classificateurs Carl von Linné et Georges-Louis Leclerc de Buffon partagent sommairement les humains en quatre ou cinq races selon leur couleur.

D’où viennent les différences entre noirs, blancs, jaunes et marrons? Buffon colle à la Bible: «Il établit une théorie monogénique – il existerait une seule souche de l’espèce humaine – et environnementaliste: les conditions dans lesquelles l’humanité s’est déployée dans ses migrations expliqueraient ses différences physiologiques.» Il en découle que «les caractéristiques des races sont réversibles»: il suffit, en gros, de changer de climat.

Linné est, lui, polygéniste: les humains ne descendraient pas d’un seul, mais de plusieurs couples ancestraux, et leurs caractéristiques ne résulteraient pas de l’exposition aux éléments naturels: «Les qualités des différentes races sont ancrées pour lui dans la biologie.» Pour l’un comme pour l’autre, «la hiérarchisation existe pratiquement d’entrée de jeu», poursuit Nicolas Bancel. «Linné est un fixiste: pour lui, le mélange des races serait désastreux, parce qu’il se ferait au détriment de la race la mieux dotée – la blanche, évidemment.» Selon Buffon, «la zone propice au développement des qualités les plus éminentes est l’Europe»; la diversité humaine produite par l’environnement dans les autres régions est qualifiée de «dégénération».

Deuxième étape: «A la fin du XVIIIe siècle, des savants entreprennent d’objectiver les races par des techniques de mesures. Ils créent ainsi une nouvelle science qui s’appellera bientôt «anthropologie physique.» L’Allemand Johann Friedrich Blumenbach invente la craniométrie, le Néerlandais Petrus Camper forge la notion d’un «angle facial» déterminé par la position plus ou moins avancée des mâchoires par rapport au front. Fait notable: «Ni l’un ni l’autre ne sont véritablement racistes – ils n’établissent pas une échelle claire. Mais en expliquant que les races dont l’angle est plus fermé sont orientées vers l’instinctif, le digestif, la pulsion sexuelle et finalement l’animalité, Camper offre à ses successeurs un système d’interprétation qui fondera une hiérarchisation.» Des vulgarisateurs, tels que le prolixe Julien-Joseph Virey, pharmacien militaire de son état, boucleront le travail. «Ils n’hésiteront pas, eux, à affirmer que le Noir est condamné à une éternelle infériorité par ses caractéristiques physiologiques. A ce moment-là, tout est possible. On explique le passé et on justifie le présent – l’esclavage en particulier.»

La notion de race et le racisme s’associent dans un paquet ficelé. La science dresse un catalogue des différences, invente des méthodes pour les mesurer, essaie de les expliquer. «De tout cela, la plupart de savants vont tirer des conclusions qui n’ont strictement rien à voir avec leurs découvertes proprement physiologiques. Leurs affirmations hiérarchisantes sont, au contraire, directement liées aux archétypes qu’ils ont incorporés dans une société esclavagiste et inégalitaire. Le biologique va devenir l’explication d’une supériorité qui apparaît comme une évidence jamais questionnée.»

Entre-temps, le showbiz commence à s’en mêler, mettant au point des formes de divertissement populaire qu’on regroupe aujourd’hui sous la catégorie «zoos humains»: on émerveille la foule en lui montrant des spécimens exotiques comme s’il s’agissait de phénomènes de foire, d’animaux en cage ou d’objets industriels dans une Exposition universelle. «Les entrepreneurs utilisent le discours des scientifiques pour faire la promotion de ces spectacles. De leur côté, les scientifiques profitent de ces spectacles pour aller observer de près des personnes importées depuis les pays extra-européens», signale Thomas David. Des vrais Noirs en chair et en os, à mesurer en public: une aubaine pour des biologistes tels que le Genevois Emile Yung, qui s’y adonne en 1896 devant une salle comble et sous des «bravos prolongés» (lire ci-contre).

A la fin du XIXe siècle, ces exhibitions deviennent des spectacles de masse. Le public, mû par «une appétence extraordinaire pour l’ailleurs, les confins, le lointain», vient y chercher «de l’étrange, du merveilleux», reprend Nicolas Bancel (lire l’histoire des «cannibales kanaks» dans le complément ci-dessus). Mais ce n’est pas tout. «On vient voir des corps, très souvent dénudés: il y a une érotisation tout à fait évidente dans ces spectacles, qui fait partie de leur attrait. Comme si dans cette période de corsetage, d’enserrement du corps et de sévérité morale dans les relations sexuelles, ces exhibitions représentaient une ligne de fuite dans laquelle la libido brimée peut se développer sans entraves dans le voyeurisme.» De ces corps, on remarque également le mouvement. «Les danses de transe sont très prisées. Il y a, là aussi, quelque chose qui tient de l’explosion d’une liberté corporelle interdite pour ceux qui vont l’observer. Cela fait partie du schéma de séduction de ces spectacles.»

Au début du XXe siècle, le discours scientifique sur la race est bien implanté, fortement internationalisé, largement popularisé. Il a servi à légitimer l’esclavage, la colonisation et la fabrication des identités nationales: «On voit par exemple une japonéité se construire en utilisant la minorité aïnoue comme repoussoir. On observe la même chose au Danemark avec les Esquimaux», remarque Thomas David. La race est désormais prête à l’emploi pour de nouveaux usages – génocides, régimes d’apartheid ou autres ségrégations. «Le nazisme reprend la théorie raciale en y ajoutant des éléments de darwinisme, pour en arriver à l’idée selon laquelle l’histoire est gouvernée par la confrontation des races. Si les nazis sont persuadés qu’ils vont l’emporter, c’est parce qu’ils ont une croyance absolue dans la vitalité de la race aryenne, qui ne peut que triompher.» Des historiens des sciences tels que Patrick Tort ont montré à quel point Darwin formulait en réalité un antiracisme radical. Mais dans la théorie de l’évolution comme ailleurs, la science nazie aura fait son tri.

Le paradigme de la race mis au point entre le XVIIIe et le XXe siècle a-t-il encore des répercussions aujourd’hui? «Si nous en sommes venus à nous interroger sur l’invention de ce concept, c’est bien parce que nous pensons que son héritage est toujours actif, répond Nicolas Bancel. Dans l’Europe actuelle, les partis prônant le barrage contre l’immigration utilisent souvent des répertoires fondés sur des représentations de la différenciation et de la hiérarchisation qu’on ne peut pas comprendre en dehors de cette histoire.»

On croyait pourtant que le racisme à prétention biologique avait été supplanté par un autre, culturaliste. «Il est devenu difficile, dans l’Europe de l’après-Holocauste, de se déclarer ouvertement raciste. Mais ce qui structure le répertoire de ces idées-là, c’est finalement toujours la race au sens biologique. Si on prend, par exemple, la répulsion pulsionnelle qui se fait jour en France contre l’islam, ou les théories qui émergent çà et là sur le «grand remplacement» de la population européenne par les hordes étrangères, on est bien dans un domaine qui n’est pas du tout celui de la culture, mais bien celui de la race, masqué toutefois derrière des incompatibilités culturelles ou des difficultés religieuses.»

Aujourd’hui, la notion de «races humaines» est largement déconstruite par la science. Mais s’en réjouir ne suffit pas, selon Nicolas Bancel. «Si demain, par hasard, la science changeait d’avis et venait nous expliquer qu’on peut délimiter des frontières génétiques entre des groupes de population, qu’est-ce qu’on devrait en déduire? A mon avis, sur le plan politique et social, rien. L’étude de l’invention de la race peut nous aider à séparer ce qui est de l’ordre de la science et ce qui relève de cette question: comment fait-on pour faire société?»

Emile Yung et les cannibales kanaks

En 1896, un savant genevois mesure des Africains sur scène lors d’une conférence publique. En 1931, le public parisien admire des natifs de Nouvelle-Calédonie jouant aux sauvages

«Les archives de la diversité humaine». C’est sous ce titre que le Musée d’ethnographie de Genève vernit ce week-end sa collection semi-permanente dans son nouveau siège: 1200 artefacts témoignant de la variété culturelle des sociétés humaines (LT du 31.10.2014). On mesure le chemin fabuleux parcouru par l’anthropologie depuis l’époque où son exploration de la diversité était obsédée par le biologique et par la notion – aujourd’hui scientifiquement périmée – de «race».

Un des essais regroupés dans L’Invention de la race revient ainsi, sous la plume de l’historien Patrick Minder (Université de Fribourg), sur «Emile Yung et le Village noir de l’Exposition nationale suisse de Genève en 1896». On y voit le savant – biologiste, physiologiste, zoologue et anthropologue à l’Université de Genève – se livrer, lors d’une conférence publique, à «des démonstrations sur la manière de mesurer le crâne d’individus vivants qui lui seront obligeamment prêtés par M. Alexandre, directeur du Village noir», comme l’écrit le Journal de Genève le 10 juin 1896. Le conférencier examine la peau, les cheveux – «crépus, lisses, en vadrouille» – et fait marcher sur le podium ses «quinze nègres, hommes, femmes et enfants», afin que le public genevois puisse observer la «démarche ballottante» des spécimens, «les uns fort complaisants, d’autres un peu ennuyés et intimidés».

Commentaire? «Le monde savant helvétique de l’époque est subjugué par l’exhibition de peuples colonisés, au point d’en perdre ses repères et, surtout, tout sens critique», écrit Patrick Minder. Le discours d’Emile Yung est ainsi emblématique de «l’articulation entre pensée scientifique et système de stéréotypes» et il est «traversé par les représentations communes»: il relève autant du café du Commerce que des balbutiements d’une discipline.

Le succès des «zoos humains» se prolongera au XXe siècle. En 1931, en marge de l’Exposition internationale de Vincennes, un entrepreneur montre ainsi un groupe de «cannibales kanaks». Que font-ils? «Tous les jours à 5 heures – c’est le clou du spectacle –, ils sortent de leurs huttes et se ruent sur la viande crue qu’on leur jette, habillés d’un pagne, en poussant des cris féroces et en roulant des yeux», raconte Nicolas Bancel. Aujourd’hui, les historiens en savent davantage sur ces «cannibales». Qui étaient-ils? «Il y avait parmi eux le grand-père de Christian Karembeu, le footballeur, qui était un petit commis de la poste. Les autres étaient pour la plupart des fonctionnaires de l’administration coloniale, auxquels on a expliqué qu’ils allaient devoir jouer les cannibales.»

«L’Invention de la race. Des représentations scientifiques aux exhibitions populaires», sous la direction de Nicolas Bancel, Thomas David et Dominic Thomas, Editions La Découverte, 440 p.