Après les dégoûts alimentaires et le véganisme, l’Alimentarium explore un univers a priori plus ludique, celui de la science-fiction. Les romans d’anticipation, le cinéma, la culture populaire ont donné des couleurs et des formes à l’alimentation du futur et le musée veveysan les fait dialoguer avec notre actualité d’humains mangeurs de 2022.

Un objet un brin désuet interpelle d’emblée le visiteur avec cette première question liée aux arts de la table. Une ménagère ancienne - soit l’ensemble de couverts de table renfermés dans une petite mallette - questionne la notion de commensalité: à quoi sert-il de manger encore ensemble?

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Assécher la Méditerranée

Un des pères de la SF Hugo Gernsback apporte une première réponse tranchée («Ralph 124C 41 +»), suggérant que l’homme serait parfaitement heureux s’il se contentait d’absorber des aliments semi-liquides grâce à un distributeur, évitant l’effort de la mastication et du babil social. Dans les «Scienticafés», des convives bien calés dans leurs fauteuils de cuir seraient alimentés via des tubes, accédant enfin aux véritables plaisirs de bouche…

Une chromolithographie de 1930 évoque une idée cousine avec une drôle de machine à repas (Essmachine), dont les bras tentaculaires s’agitent pour gaver deux bambocheurs se faisant face, leur plastron soigneusement protégé par un bavoir.

Ces projections datant pour l’essentiel des XIXe et XXe siècles peuvent paraître anecdotiques ou saugrenues, futées, voire visionnaires. Certaines relèvent carrément de la dinguerie. A l’heure de l’expansion de l’Allemagne nazie, un ingénieur songe ainsi à assécher la Méditerranée pour gagner des terres et nourrir le bloc des pays alliés.

Aliment unique et légume déshydraté

Sous le regard austère des pionniers de Nestlé, inventeurs du légume déshydraté et de la bouteille thermos, le thème n’en prend que plus de sel. La SF et nos devanciers ont inventé trente-six façons de casser la graine, dans un futur plus ou moins proche: nostalgiques ou souriantes, effrayantes ou terriblement prémonitoires. Comment mangerons-nous en 2049? Le titre FOOD2049 fait un clin d’œil au remake récent Blade Runner 2049 et aux initiés amateurs de SF, les autres étant parfois laissés en rade, faute de références.

L’exposition s’articule autour de quatre axes. Le Scienticafé évoque la perspective pour l’humanité de se voir libérer de tout effort par la machine, jusqu’au geste de porter l’aliment à sa bouche. Cybercocagne est l’espace où l’intelligence artificielle laisse entrevoir un avenir entièrement robotisé. Le thème de l’aliment unique, autre vieille lune, a été perçu tour à tour comme une solution qui libère ou comme le repoussoir ultime. Enfin, les Nouvelles Terres viennent clore le parcours en recensant diverses solutions, imaginaires ou réelles, pour garantir la sécurité alimentaire de l’humanité face aux défis multiples que représentent la démographie, le climat, les pandémies.

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Entre utopies et effondrement

Au XVIe siècle déjà, le philosophe et auteur d’«Utopie» Thomas More fantasme un pays imaginaire où les citoyens seraient libérés de la corvée de préparer à manger: dans sa cuisine parfaite sont toutefois relégués les femmes et les esclaves… On a vu mieux. Par exemple dans les années 50, qui connaissent l’avènement des premières smart kitchen américaines, répondant à nos moindres désirs et exécutant nos ordres. La ménagère pulpeuse de la pub n’a plus qu’à passer son maillot de bain pour aller à la plage. Autre univers, celui de la série Star Trek, dès les années 80, dont le réplicateur produit les molécules nécessaires à couvrir tous les besoins, mettant un terme à l’exploitation animale et à la faim. C’est au XXIVe siècle, on repassera.

La fin du XIX et le début du XXe ont vu naître de nombreuses utopies, suivi par des visions plus sombres, entre peurs et espoirs, d’effondrement d’un monde et de la pseudo-trouvaille de l’aliment unique: pilule, boisson, poudre, ration de survie. L’idée est très présente dans le cinéma notamment, des crackers de «Soleil vert, » de Richard Fleischer (1973) à THX 1138 (George Lukas, 1971), de «Brazil», de Terry Gilliam (1985) avec ses plats numérotés aux Robots de Woody Allen (1973).

Les défis du futur vus par les années 60

Dans les années 60, une émission de la BBC aborde la question de la croissance de la population et des défis alimentaires qui semblent, alors, insurmontables. Trois milliards de Terriens à nourrir, demain six milliards, comment faire? La solution esquissée passe alors par le triomphe d’une agriculture productiviste, voire l’invention de repas survitaminés. Les termes de la question ne changent guère, hormis les chiffres, mais les atteintes à l’environnement, à la biodiversité, ne sont pas prises en compte.

On oscille ainsi entre une vision souriante du progrès, censé libérer l’humanité de ses corvées, et le rappel de nos cauchemars les plus actuels, la perte de diversité synonyme de tous les dangers.

Prémonitoires parfois, les années 50 et 60 ont accouché d’innombrables gadgets, tel ce prototype de la cuisine américaine idéale selon Whirlpool pour l’Expo nationale de Moscou, en 1959. Elles trouvent un écho avec la pizzeria entièrement automatisée et le bar à cocktails lui aussi 100% autonome, qui existent bel et bien, ultimes avatars de cette utopie-là.

La présentation de l’Alimentarium trouvera de nombreux prolongements à travers la projection de films parmi les classiques de la SF et autres ateliers culinaires rétro-futuristes.


FOOD2049, du 20 mai 2022 à mars 2023 à l’Alimentarium, quai Perdonnet 25, Vevey. Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.