En cette septième décennie du XVIIIe siècle, l'astronomie est en ébullition. Par deux fois, en 1761 et en 1769, la planète Vénus doit passer exactement entre la Terre et le Soleil. Ce phénomène, observable aujourd'hui, est rarissime. Pour les savants de l'époque, son observation est d'une importance cruciale: grâce aux ingénieux calculs de l'astronome britannique Edmund Halley, les mesures prises ce jour-là peuvent permettre d'évaluer la distance, encore imprécise, entre la Terre et le Soleil. Et, par là, la «taille du monde»! Mais, pour ce faire, il faut que les observations soient aussi nombreuses que possible et réalisées depuis des latitudes éparpillées sur toute la Terre.

Qu'à cela ne tienne. Dans toutes les Académies scientifiques d'Europe, on s'affaire pour envoyer ses meilleurs éléments aux quatre coins du monde. Des astronomes français, anglais ou russes s'embarquent pour de longs périples, sur mer et sur terre, affrontant les pirates, le mauvais temps, les épidémies, l'infortune et les conséquences de la géopolitique belliqueuse du moment.

Parmi eux, deux astronomes genevois. Répondant à l'invitation de l'Académie impériale russe des sciences, ils se mettent en route pour la Laponie afin d'observer le transit de Vénus de 1769. Et écrivent ainsi un chapitre de l'une des plus grandes épopées scientifiques internationales.

Lundi 4 avril 1768. Le passage de Vénus devant le Soleil a lieu dans un peu plus d'un an. Mais c'est là le temps qu'il faudra aux astronomes genevois Jaques-André Mallet, 28 ans, et Jean-Louis Pictet, 29 ans, pour atteindre leur point d'observation dans le Grand Nord lapon. Les deux amis rejoignent d'abord leurs collègues russes à Saint-Pétersbourg. Tous choisissent une destination différente pour étudier le phénomène, cela afin d'augmenter les chances de succès de l'opération. Le transit de Vénus de 1761 avait en effet beaucoup déçu en raison de la discordance des observations.

Des mois plus tard, c'est le départ, en hiver par –20°C, pour glisser sur les marécages gelés. Six traîneaux, seize chevaux, des guides, des interprètes, un horloger – indispensable pour régler tout problème de montre – des soldats car la route est peu sûre, des provisions… Il a fallu penser à tout, comme le détaille un carnet récemment paru.

Abandonné

A destination, dès février 1769, la construction de l'observatoire et les conditions de vie sont difficiles. Mallet se retrouve vite abandonné par ses compagnons, mais il s'obstine. Le 3 juin 1769, jour tant attendu, il s'agit d'être fin prêt lorsque Vénus va passer devant le disque solaire. Car pour appliquer la méthode de Halley, il faut répertorier avec le maximum de précision l'heure de début et de fin du transit (lire LT du 7 juin). Mais peu à peu, le ciel se voile. Mallet parvient à faire quelques mesures, incomplètes. Puis il pleut. L'astronome est fâché, frustré, déçu. Et il n'est pas le seul.

Maudits nuages

Pictet aussi ne voit qu'un ciel gris. Et parmi les 151 équipes réparties en 77 sites sur la surface du globe, quelques autres vivent leur lot de déconvenues. Ainsi, Jean-Baptiste Le Gentil de la Galaisière, de l'Observatoire de Paris, établi à Pondichéry depuis 1763, maudit aussi les nuages. C'est la seconde fois qu'il manque le transit. En 1761 déjà, il voulait se rendre dans ce comptoir français des Indes. Mais, peu après son départ de Brest un an plus tôt, alors que fait rage la guerre de Sept Ans, Pondichéry tombe aux mains des Anglais. Le Gentil ne peut y accoster, il doit contempler le phénomène depuis son bateau qui retourne vers l'Ile de France (aujourd'hui île Maurice), sans pouvoir prendre de mesures précises. Comble de malchance: à son retour en France après 10 ans d'absence, il découvre que sa femme qui l'a cru mort s'est remariée, et que ses héritiers se sont partagé ses biens.

L'abbé Jean Chappe d'Auteroche, lui, est d'abord plus heureux dans ses travaux. Cet astronome français, qui a dû se battre contre le froid sibérien en 1761, peut observer dans de bonnes conditions le transit, dans la moiteur du Mexique cette fois. Mais il succombe ensuite à une épidémie de typhus.

La Royal Geographic Society britannique quant à elle envoie à Tahiti, avec des desseins tant scientifiques que coloniaux, le navigateur James Cook sur sa frégate l'Endeavour. A son bord, l'astronome Charles Green, qui obtient d'excellents résultats mais décède aussi lors du retour. Sous d'autres cieux, loin de ces péripéties tragiques, nombre d'autres missions, russes notamment, se voient couronnées de succès.

De retour à Genève, Pictet et Mallet envoient leurs carnets de relevés à l'Académie russe. Leur travail, qui suscite l'admiration de la tsarine Catherine II, s'arrête là. Pictet embrasse alors une carrière politique et Mallet est nommé professeur d'astronomie dans la cité de Calvin et y fonde un observatoire.

A Paris, l'astronome français Lalande est chargé de recueillir les données de toutes les expéditions. Mais, comme lors du transit de 1761, beaucoup d'observations s'avèrent imprécises et inexploitables. L'astronome calcule pourtant une distance moyenne Terre-Vénus comprise entre 152 et 154 millions de kilomètres, ce qui constitue déjà une grande avancée – la valeur réelle étant de 149,597 millions de km.

200 mémoires sur le sujet

Désirant affiner la mesure, plusieurs savants s'attellent à reprendre ces calculs, comme en témoignent les 200 mémoires publiés sur le sujet. Mais il faut bien se contenter des seules données existantes, car aucune autre n'allait être disponible avant les prochains transits prévus en 1874 et 1882. Et l'aventure scientifique, qui a poussé les nations à unir leurs efforts, de continuer.

«à la rencontre de Vénus. Le voyage de deux astronomes genevois en Laponie russe», coll. Les prunelles de la science. Cette publication donne lieu

à une exposition qui retrace les pérégrinations des scientifiques sur les traces de Vénus. Genève, Musée d'histoire des sciences, rue de Lausanne 128, tél. 022/418 50 60. Jusqu'au 21 juin. (fermé le mardi). http://mhs.ville-ge.ch