«Tu n’illustres jamais tes propos par des affabulations. Il ne t’est pas nécessaire de mentir pour être amusant et spirituel.» À la fin des années 1940, L. Ron Hubbard, futur fondateur de l’Eglise de Scientologie, consigne ces mots dans une liste d’injonctions adressées à lui-même, connues sous le nom d’Affirmations ou Admissions. L’Eglise confirmera, puis niera l’authenticité de ce texte. Vérification faite, Lawrence Wright le considère authentique. L’essayiste, rédacteur au New Yorker et prix Pulitzer pour son livre La guerre cachée: Al-Qaïda et les origines du terrorisme islamiste (2006), glisse le document à sa bonne place dans le puzzle étrange qu’est la genèse de la Scientologie. Le résultat de son enquête, Devenir clair, paraît en français deux ans après sa sortie aux Etats-Unis, et dans le sillage de son adaptation en documentaire.

Lorsqu’il rédige ces autosuggestions, Hubbard approche la cinquantaine (il est né en 1911) et il est connu en tant qu’auteur de science-fiction. S’il s’enjoint de ne pas affabuler, c’est parce que la tendance à échafauder des récits qui agrandissent sa personne semble être chez lui une habitude incontrôlable. Wright met en lumière ce trait de caractère en comparant la version que Hubbard donne de ses années de guerre – blessures au combat, naufrages, errances épiques dans la jungle et sur des radeaux, dynamitage de sous-marins japonais – et la réalité que restituent les archives militaires: «En s’arrogeant une autorité usurpée et en tentant d’accomplir des missions pour lesquelles il n’a aucune qualification, il est devenu une grande source d’ennuis», note un document de la Navy. Il faut dire que le personnage ne perçoit pas le monde comme un individu lambda. En 1938, suite à une anesthésie chez le dentiste, son coeur a cessé de battre: «Dans ces brefs instants hallucinatoires, Hubbard crut que les secrets de l’existence lui avaient été révélés.»

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Un peu de Freud, un peu de magie

Avant que l’affabulation ne prenne le dessus, L Ron Hubbard («LRH» pour ses fans) a pourtant produit des réflexions sensées. Son livre La Dianétique, publié en 1950 et devenu immédiatement un best-seller, propose une technique visant à libérer l’esprit en dénouant les associations d’idées installées par des souvenirs enfouis. Hubbard restitue là quelques notions freudiennes, en même temps qu’il annonce les thérapies du traumatisme qui se développeront au cours des décennies suivantes: il faut retrouver l’enregistrement mémoriel (l’engramme) et éliminer son influence «en relatant les détails de l’incident originel jusqu’à ce qu’il ne possède plus aucune charge affective». Pour ce faire, Hubbard commercialise en 1952 l’électropsychomètre, ou E-meter, un appareil mesurant «les changements qui se produisent dans la résistance électrique du corps lorsqu’on répond aux questions» et servant à identifier les «masses» qui grèvent l’esprit lors des séances appelées «auditions».

La Dianétique semble alors combler un vide. D’un côté, «la psychanalyse était suspecte en tant qu’importation européenne», elle «prenait du temps et coûtait incroyablement cher». De l’autre, la psychiatrie «était entrée dans une phase d’expérimentation brutale, caractérisée par le recours de plus en plus fréquent à la lobotomie et à l’électrochoc». Le livre de Hubbard offrait des espoirs nouveaux, «ouvrant la voie à toute une série de manuels qui chercheraient à en imiter le succès dans l’immédiat après-guerre». Mais on ne se refait pas: à côté des affirmations raisonnables, l’auteur avançait des prétentions extravagantes sur la possibilité de soigner toutes sortes de maladies physiques grâce à son procédé. Il faut dire que parmi ses sources d’inspiration, on trouvait l’occultisme de l’Anglais Alistair Crowley, pratiqué par la loge Agape de Jack Parsons, où Hubbard avait séjourné en 1945 à Hollywood. Conformément à ces enseignements magiques, ainsi qu’au penchant psychique de Hubbard lui-même, la Dianétique renferme une aspiration à la toute-puissance. «Les hommes sont tes esclaves», s’incitait-il à croire dans les Affirmations.

75 millions d’années de psychiatrie

À ce stade, Ron Hubbard ne verrouille pas le procédé: la lecture du livre suffit pour pratiquer la Dianétique. Des conférences, la vente des E-meter et des cours d'«auditeur» ajoutent des revenus à ceux qu’il tire des ventes du livre, mais l’entreprise tourne court sur le plan financier. «La Dianétique se révéla n’avoir été qu’une tocade […] qui passa de mode plus vite que le hula-hoop». D’autres auteurs s’approprient entre-temps le procédé pour le revendre à leur sauce.

Point de basculement: pour se remettre en selle, Hubbard entreprend en 1954 de reconditionner sa Dianétique sous une forme religieuse. Pur calcul? Sans doute pas. Des proches racontent que «LRH» rêve de fonder une religion depuis sa jeunesse, et le premier fervent croyant de la nouvelle foi semble être Hubbard lui-même. Tout porte à croire que le produit de son imagination tient lieu pour lui de réalité: «La Scientologie est la géographie de son esprit». «L’organisation est clairement schizophrène et paranoïaque, et ce curieux alliage semble être le reflet de son fondateur», notera un juge en 1984.

Le contenu du culte s’élabore au fil des ans, lors de séances solitaires où Hubbard se livre au flux de conscience et à l’écriture automatique. Le mythe fondateur est énoncé en 1967. Hubbard révèle qu’il y a 75 millions d’années, le dénommé Xenu, gouverneur de la Confédération galactique, a monté une cabale avec «quelques conspirateurs malfaisants – des psychiatres pour la plupart» et emprisonné un certain nombre de sujets dans les volcans d’une planète appelée «Teegeeack», aujourd’hui «Terre». Les âmes (ou «Thétans») de ces victimes sont les nôtres, incarnées dans des véhicules corporels, oublieuses de leur passé cosmique, soumises à un conditionnement par «induction». La Scientologie est là pour nous rendre notre identité.

Hubbard à l’assaut de Berne

Entre-temps, l’Eglise devient indésirable dans un nombre croissant de pays. En 1967, une enquête du fisc états-unien aboutit à la priver des exemptions d’impôt accordées aux églises. «Le rapport admettait que certains adeptes avaient bénéficié d’avantages éphémères, mais lesdits avantages étaient exploités par l’organisation pour susciter une soumission qui équivaut presque à de l’esclavage mental.» Commence alors la période la plus romanesque de l’aventure: Hubbard arme trois bateaux et se met à piloter l’Eglise depuis une route maritime touchant l’Europe, l’Afrique du Nord, les Canaries et les Antilles. Au cours du périple, il travaille à divers projets de domination mondiale: il s’agit, de son point de vue, de contrer les plans sinistres du SMERSH, gouvernement planétaire dirigé en douce par la psychiatrie. Hubbard envoie ainsi une équipe à Berne pour s’emparer de la Fédération mondiale de la santé mentale, tente de «prendre le Maroc» avec un projet d’agriculture hydroponique et lance le «Projet Blanche-Neige»: «cinq mille scientologues furent introduits clandestinement dans cent trente-six agences gouvernementales à travers le monde» pour éliminer les dossiers incriminant l’Eglise.

D’après les témoignages des transfuges, le penchant sadique et tyrannique de Hubbard – une tendance que ses femmes connaissaient bien – se déploie ouvertement à bord des bateaux. Les cadres de l’organisation sont soumis à des mortifications et châtiments divers, relevant souvent de la torture. Ce processus culmine à partir de 1974 avec l’instauration de la «Rehabilitation Project Force»: des centres de détention sont créés, alliant des conditions de vie inhumaines au travail forcé. Détail vertigineux: lorsque le FBI lance un raid contre les locaux de la Scientologie, en 1977, et qu’il découvre les détenus enfermés dans «un dédale de petits cagibis», personne n’en profite pour s’évader…

Pourquoi croit-on?

Pourquoi croit-on et continue-t-on à croire? Factuel et narratif plutôt qu’analytique, le livre de Lawrence Wright répond par bribes. Parce que la première étape du recrutement consiste à «trouver la ruine», c’est-à-dire «la préoccupation majeure de la recrue potentielle» et à proposer une solution. Parce que l’adepte qui a atteint le niveau «Clair» est «protégé contre tout accident et toute bactérie». Parce qu’il existe un «désir naturel humain de transcendance et de soumission» – et des personnalités comme celle de Hubbard sont particulièrement aptes à canaliser ce besoin. Parce que le «coût de sortie» si on quitte la secte est très élevé, notamment en termes de perte de liens sociaux et de repères… À la fin du livre, Wright revient sur le personnage par lequel il avait commencé son enquête, et auquel il avait consacré un portrait dans le New Yorker en 2011: The Apostate. Paul Haggis vs. the Church of Scientology. Brillant scénariste hollywoodien, Haggis claque la porte de la secte en 2009, après y avoir passé 34 ans. Pourquoi cesse-t-on de croire? À la différence de célébrités telles que Tom Cruise et John Travolta, Paul Haggis avait réussi à passer sa vie dans la croyance sans tuer le doute. C’est important, le doute.

Devenir Clair. La Scientologie, Hollywood et la prison de la foi, par Lawrence Wright (Editions Piranha)