Dans ce café des Grottes, aimable quartier derrière la gare de Genève où il nous a donné rendez-vous, Daniel Berset est à deux pas de son appartement et aussi un peu chez lui. Il a même offert un ou deux meubles quand il a vidé le logis familial après le décès de sa mère. Et le patron lui a prêté une arcade tout près de là pour travailler ses sculptures. Son atelier habituel, au 4e sous-sol d’un immeuble du quartier, était devenu trop étroit pour faire face à la double actualité de cette rentrée. Le 4 septembre, l’auteur de la chaise estropiée de la place des Nations, symbole fort contre les mines antipersonnel, inaugure une nouvelle sculpture monumentale, dans le village d’Aigues-Vertes, pour personnes présentant des déficiences intellectuelles. Et le 15 débute une exposition de sculptures à la Galerie Anton Meier.

Entre l’objet monumental et les petites sculptures, une thématique commune, le siège. «Une façon de parler de l’homme sans le montrer» qui s’est très tôt imposée dans le cheminement de l’artiste. En 1986 déjà, Daniel Berset exposait à la salle Crosnier, dans le Palais de l’Athénée qui abrite aussi la Galerie Anton Meier, sa première exposition personnelle sur le thème de la chaise.

Il ne faudrait pas en déduire que l’artiste n’a pas évolué en un quart de siècle. Ainsi, l’exposition chez Anton Meier est notamment le fruit d’un nouveau rapport aux matériaux, et à la fabrique de l’objet. Depuis trois ou quatre ans, Daniel Berset est redevenu étudiant. Il a appris le maniement de la gouge et du fermoir. «Jusqu’à présent, je construisais mes sculptures, maintenant je sculpte le bois.» Et de montrer les petites plaques sur lesquelles il a patiemment dessiné rosaces et autres bas-reliefs deux heures par jour pour exercer sa dextérité.

L’essentiel des pièces sont déjà parties à la galerie. Dans l’atelier n’en subsistent qu’une ou deux, petites chaises haut perchées sur leur socle, avec lequel elles ne forment qu’un seul et même objet. Sur lequel l’artiste applique dans un patient travail de couches le gesso, qu’il fabrique lui-même avec de la colle d’os, et des peintures pastel, à la tempera, c’est-à-dire mêlées d’œuf. Autant de matières organiques faites pour vivre avec le bois.

Pas de titre pour ses pièces, mais un sous-titre pour l’exposition: «S’asseoir c’est déjà chercher la paix.» Une phrase entendue dans une émission de radio, notée au mur de l’atelier. Elle a accompagné le travail du sculpteur sans qu’il se souvienne de son auteur.

L’importance des socles évoque bien sûr les sculptures de Brancusi, dont Daniel Berset se revendique pleinement. Tout autant que de Giorgio Morandi, qui a beaucoup peint la même série d’objets, essentiellement des bouteilles, dans des pastels laiteux, développant une sorte de géométrie douce, empreinte d’une poésie et d’une philosophie du regard.

Donner à voir un objet dans l’espace et jouer avec notre regard, c’est ce que s’applique à faire Daniel Berset depuis toujours en créant des anamorphoses en trois dimensions. Ainsi, le siège géant d’Aigues-Vertes se transforme selon le point de vue d’où on le regarde. «Je ne suis pas celui que vous croyez», semble-t-il dire au nom de tous les habitants du village.

Sur cette terrasse des Grottes, l’artiste nous fait lui-même penser aussi à une autre forme d’anamorphose. Une anamorphose de l’âme. Aujourd’hui, il est Dr Jekyll, voix et geste calmes malgré le stress de ces jours de montage. Et s’il critique les règles actuelles du monde de l’art, faites selon lui de trop de superficialités, c’est sans élever le ton. Pourtant, le soir venu, on l’a vu aussi se transformer en Mr Hyde.

Au point qu’il est parfois difficile de se souvenir que cet homme capable de lancer à la volée grivoiseries et menaces bagarreuses dans les bistrots est avant tout un artiste obstiné. Qui longtemps remet sur le métier, dessine, sculpte, travaillant longuement, n’exposant que peu. Un homme qui, dès l’adolescence a vu dans l’art «une fenêtre ouverte sur le bonheur». Ce fils d’ouvrier a découvert l’art et son envie de peindre en regardant les tableaux de Cézanne en cartes postales. «Mon père ne voulait pas que je fasse les beaux-arts, craignant que je finisse dans la pauvreté, mais il m’a offert une boîte de peinture.»

Après sa matu scientifique, Daniel Berset a joué du blues à l’harmonica, bourlingué, pris des cours du soir aux Arts décoratifs auprès d’un M. Métier qui appréciait ses dessins et lui disait: «Tu n’as pas le choix, tu devras faire ça dans ta vie.» Il finira par se former à la Midd­lesex Polytechnic School of London, obtenant bourses et récompenses à son retour en Suisse au début des années 80.

Bien sûr, depuis, la reconnaissance n’a pas été continue. Mais n’en déplaise aux mauvaises langues, l’artiste est loin d’être aussi brisé que le pied de la Broken Chair de la place des Nations. On le verra en septembre. D’ici là, Daniel Berset ira se ressourcer une fois de plus à Cadaquès. D’ailleurs, il a déjà aux pieds, pour en adoucir la corde, les espadrilles catalanes lacées autour de la cheville que portait Dali quand il vivait dans ce village espagnol tant aimé des artistes.