Documentaire

«Seahorse», l’histoire du père «enceint»

Une réalisatrice britannique a suivi le parcours d’un jeune homme transgenre qui a choisi de porter son enfant. Le documentaire, intime et poignant, est projeté à Genève dans le cadre du festival Everybody’s Perfect

Avoir des envies de famille à l’approche de la trentaine, comme Freddy, c’est plutôt banal. Ce qui l’est moins, c’est que Freddy, jeune journaliste britannique, est un homme transgenre. S’il a subi une intervention chirurgicale au niveau de la poitrine, et prend des hormones depuis plusieurs années, son appareil reproducteur féminin lui permet encore de concevoir un bébé naturellement. La décision est mûrement réfléchie et avant tout «pragmatique»: Freddy portera lui-même cet enfant.

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Un homme enceinte. L’image est étrange, elle choque, comme celle de ce couple d’hommes à Portland attendant leur premier enfant qui avait enflammé les réseaux en 2017. Loin de la presse à scandale, la réalisatrice Jeanie Finlay a suivi Freddy pendant de longs mois, de la première insémination grâce à un don de sperme à la naissance de son petit garçon. En résulte Seahorse – en référence à l’hippocampe, espèce qui confie la gestation de ses œufs aux mâles –, documentaire intimiste sorti au début de l’année et présenté cette semaine à Genève, dans le cadre du festival de films queer Everybody’s perfect.

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Il y a bien sûr le ventre, poilu, qui s’arrondit, les questions très terre à terre – quels habits de grossesse? –, la difficulté d’en parler, en particulier à un père absent. Mais aussi, la nécessité de renoncer temporairement à une masculinité durement acquise, avec toutes les émotions contraires que cela implique. Témoin privilégié, Jeanie Finlay revient sur la fabrication de ce documentaire, à la fois réaliste et poétique, qui explore ce qu’est la «maternité» quand on est père.

Le Temps: Comment ce projet de documentaire est-il né?

Jeanie Finlay: Il y a environ trois ans, le chef des documentaires au Guardian, Charlie Phillips, m’a invitée à rencontrer Freddy. En général, je trouve moi-même les sujets de mes films avant de chercher à les financer. Mais cette fois, c’est Freddy qui voulait partager son histoire à travers le regard d’un réalisateur ou d’une réalisatrice – pour garantir une certaine distance. Il en a rencontrés beaucoup mais a été enthousiasmé par la vision que j’avais pour ce documentaire.

Qu’est-ce qui vous a intéressée dans la démarche de Freddy?

D’un point de vue personnel, c’était une occasion pour moi d’explorer le sens de la grossesse, quinze ans après avoir eu moi-même un enfant. Et bien souvent, les films racontent le changement: dans le cas de Freddy, j’avais beaucoup de questions. Je me suis basée sur mon expérience et me suis demandé comment un homme transgenre, qui a déjà enduré une transformation émotionnelle et physique très forte à travers sa transition, vivrait le bouleversement qu’est la grossesse.

Jusqu’à présent, les cas d’hommes portant un enfant évoqués dans les médias ont provoqué la moquerie, ou l’indignation. Pourquoi?

Ces récits choquent parce qu’ils sont inhabituels et, par là même, remettent en question nos façons de faire normatives. Et pourtant, Freddy n’est pas le seul! J’étais en Australie récemment pour présenter Seahorse au Festival international de film de Melbourne et dans le pays, 228 hommes transgenres ont accouché ces dix dernières années, 22 pour la seule année 2018. En Grande-Bretagne, les médias ont qualifié Freddy de «premier homme enceinte» alors qu’en réalité, il y en a déjà eu une dizaine. Ce n’est donc pas nouveau, mais on en entend parler seulement aujourd’hui… avec une bonne dose de sensationnalisme.

Dans le film, on comprend que le choix de Freddy est avant tout pragmatique. Son corps le lui permet, donc il aura un enfant biologique…

Oui, mais ce qui est intéressant, c’est qu’on se rend compte que rien n’est aussi simple. Le fait d’arrêter la testostérone s’est révélé beaucoup plus compliqué émotionnellement pour Freddy qu’il ne l’avait imaginé. Il le dit dans le film: il s’est engagé dans cette procédure avec beaucoup de naïveté.

Vous attendiez-vous à ce que le regard des autres, surtout, soit  difficile à gérer?

J’attendais les commentaires négatifs des passants dans la rue, mais cela ne s’est pas produit. Il faut dire que Freddy a de la chance, son ventre était plutôt discret! Aussi, comme les passants voyaient sa barbe, ils pensaient peut-être au ventre d’un gros buveur de bières. Il a aussi tout fait pour ne pas être repéré, pour ne pas subir les réactions virulentes des tabloïds nationaux. Nous avons donc convenu que le documentaire sortirait après la naissance, lorsqu’il se sentirait plus en sécurité, car un homme avec un bébé fait moins jaser qu’un homme enceinte…

Dans le film, le personnel médical semble plus que bienveillant. C’était juste pour la caméra?

Non, Freddy a eu une expérience très positive avec le système de santé publique, en tombant sur des personnes géniales. Il faut dire qu’à Kent, où il vit, une naissance similaire avait déjà eu lieu. Mais c’est une loterie géographique, et ce qu’il souhaiterait, c’est que l’expérience soit plus simple pour tous ceux qui l’entreprennent. De mon côté, j’ai évidemment approché les équipes de soin, notamment pour filmer l’accouchement. J’ai montré la taille de ma caméra à la sage-femme et lui ai expliqué que je serais seule. Elle a fini par accepter. C’était incroyable, j’en ai pleuré!

Comment avez-vous établi la confiance nécessaire pour l’accompagner dans des moments aussi sensibles?

Ce qu’on voit dans le film, c’est l’évolution de ma relation avec Freddy. Nous étions des étrangers quand le tournage a commencé. J’ai passé du temps avec lui, l’ai écouté et me suis aussi renseignée sur la manière dont beaucoup d’histoires transgenres ont été racontées par le passé, c’est-à-dire pétries de stéréotypes. Ce n’est pas pour rien que dans Seahorse, on n’entend jamais le nom de naissance de Freddy, ou qu’on ne voit pas de comparaison «avant-après» la transition. Je voulais qu’on le voie comme une personne avec ses émotions, ses contradictions plutôt qu’un gros titre de journaux. Et montrer les petits détails intimes de sa vie, à la fois ordinaires et extraordinaires.

C’est ce que vous espérez que les gens retiennent de votre documentaire?

Je souhaiterais surtout que les gens le découvrent avec l’esprit ouvert, et, idéalement, qu’ils en ressortent touchés. Seahorse a été diffusé ici sur la BBC et beaucoup m’ont dit que cela avait été une découverte révélatrice, qui a changé leur manière de voir les choses. Mais j’ai aussi reçu des messages sur les réseaux de personnes qui ne soutiennent pas la cause transgenre et pensent que le genre est binaire. Je ne peux qu’espérer que ce film aide à faire avancer la discussion, qu’il participe à son échelle à un changement plus global, militant pour davantage de droits pour la communauté transgenre.


Seahorse, di 20 octobre à 11h, cinéma du Grütli, Genève. Dans le cadre du festival Everybody’s Perfect. www.everybodysperfect.ch

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