Libertés numériques

Sealand, l’utopie déçue d’une micronation de hackers

Voilà bientôt cinquante ans que cette base militaire au large des côtes britanniques se proclame territoire indépendant. Affranchi des lois internationales, il s’est rêvé, pour un temps, havre de paix pour pirates informatiques libertaires

Sealand, l’utopie déçue d’une micronation de hackers

Bientôt cinquante ans que cette base militaire au large des côtes britanniques est un territoire autoproclamé indépendant. Affranchi des lois internationales, il s’est rêvé un temps en havre de paix pour pirates informatiques libertaires

Les bourrasques marines glissent sur la calvitie naissante de Michael Bates. Les mains calleuses enfouies dans une veste polaire, le pêcheur de coquillages sillonne les 500 mètres carrés de son royaume. A 62 ans, Michael Bates a toutes les apparences du patron de pêche de Leigh-on-Sea – petite ville anglaise de l’Essex où la Tamise se noie dans la mer du Nord. Mais il est aussi le chef d’une principauté autoproclamée nichée en bordure des eaux internationales: Sealand

C’est donc à 10 kilomètres des côtes britanniques de Suffolk, sur une ancienne plateforme militaire de la Seconde Guerre mondiale perchée à 7 mètres de hauteur sur deux piliers en béton armé, que le prince Michael Bates administre ses sujets depuis 1999. La principauté de Sealand illustre une forme démocratisée de souverainisme pour tous. La micronation, et son statut extraterritorial, jouit de sa propre monnaie, d’un hymne national, d’un blason et d’une Constitution aux règles libertaires qui, il l’espère, fera le beurre des amateurs de téléchargements illégaux et défenseurs de la vie privée sur Internet.

Au tournant de l’an 2000, Michael Bates s’acoquine avec quatre jeunes loups issus du prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT). Ces experts autodidactes en cryptographie naviguent au cœur de la communauté cypherpunk – ce groupe informel dont l’objectif majeur est la garantie du respect de la sphère privée sur les réseaux informatiques par l’utilisation de la cryptographie. L’Américain Ryan Lackey, 21 ans à l’époque, est la tête pensante de la bande. «Nous recherchions un lieu où nous pouvions héberger des serveurs pour des services de paiements en ligne, explique-t-il aujourd’hui. C’est par ce biais que nous avons entendu parler de Sealand et de son statut particulier.»

Le grand projet de Ryan Lackey va bien au-delà du commerce électronique. Le pirate libertaire entend profiter du vide juridique entourant Sealand pour le transformer en paradis offshore du stockage des données. Par le biais de son entreprise HavenCo, le cypherpunk compte offrir à ses futurs clients un logement sûr, hors de portée des gouvernements fouineurs, pour y héberger leurs données dans l’anonymat le plus complet selon les lois libertaires sealandaises. Celles-ci autorisent notamment le téléchargement gratuit d’œuvres protégées par la propriété intellectuelle, mais condamnent les activités cybercriminelles.

Ryan Lackey et sa bande lèvent alors «près de 3 millions de dollars d’investisseurs privés» actifs dans Internet «pour couvrir les frais d’exploitation». Outre le stockage des serveurs informatiques au cœur des deux pylônes en béton refroidis par l’eau de mer, HavenCo entend fournir à ses clients près d’un gigabit par seconde de bande passante à des prix défiant toute concurrence. Mais l’utopie libertaire prend brusquement l’eau la même année avec l’éclatement de la bulle Internet. «Tous nos clients potentiels ont cessé leurs activités. Et nous avec», regrette aujourd’hui Ryan Lackey.

Michael Bates n’a pas souhaité revenir sur l’affaire. Il laisse le soin à son fils James de commenter ce naufrage commercial: «Sealand jouit d’une capacité de stockage des serveurs très limitée pour une liste infime de clients, dit-il. Nos services se sont avérés beaucoup trop onéreux pour rester compétitifs.» James espère toujours «monter une affaire» avec HavenCo. Un projet hypothétique puisque Ryan Lackey a quitté HavenCo en 2002 pour se consacrer depuis à divers projets d’applications de chiffrement des communications.

La faillite de HavenCo n’entache pas l’attrait des geeks activistes et underground pour Sealand. En 2007, les pirates suédois du site de téléchargement torrent Pirate Bay – dont les serveurs ont été fermés un an plus tôt par la justice suédoise – proposent 2 millions de dollars pour le rachat de Sealand (lire encadré). Les négociations capotent. Puis, en 2010, ce sont les activistes de WikiLeaks qui tentent un abordage sur la plateforme militaire. Mais là encore, les discussions se soldent par un échec. Un énième naufrage dans la courte et tumultueuse histoire de Sealand.

L’aventure de la principauté démarre en 1943. Sealand, alors nommé Fort Royal Rough, fait partie des forts construits par l’armée britannique pour lutter contre les missiles allemands. Ces bases militaires étaient placées à l’intérieur des eaux territoriales. Mais Sealand fut implanté par erreur au-delà de cette limite fixée à l’époque à près de 5 kilomètres des côtes (3 miles). La plateforme est abandonnée après la Seconde Guerre mondiale. Il faudra attendre le milieu des années 1960 pour que Roy Bates y jette l’ancre.

En 1967, le père de Michael a tout de la figure du squatter révolutionnaire et halluciné. Cet ancien major de la Royal Navy est alors aux avant-postes de l’aventure des radios pirates dont les émissions sont diffusées depuis des bateaux, des avions ou tout autre objet flottant ou volant. Mais en 1965, la Grande-Bretagne adopte une loi visant au démantèlement de ces retransmissions clandestines qui nuisent aux audiences de la BBC et dont les propos sont jugés indécents par le gouvernement. La législation entre en vigueur en 1967. Roy Bates se met en quête d’un bastion inexpugnable où il pourra continuer d’émettre.

Roy Bates découvre l’existence de Fort Royal Rough et de son statut particulier hors des eaux territoriales. Avec femme et enfants, il colonise la plateforme et la rebaptise Sealand. Non content d’en prendre le contrôle, le militaire à la retraite décide très vite de proclamer l’indépendance de ce territoire pas plus grand qu’un terrain de football. La micronation est née. Puis, en 1968, un tribunal de l’Essex confirme le statut extraterritorial de la base militaire.

Mais les joies de l’indépendance sont de courte durée. Avec le temps, les règles du jeu passées entre les autorités britanniques et les Sealandais changent. Le droit de la mer aussi. La limite des eaux territoriales est suffisamment étendue pour rattacher Sealand au comté de l’Essex. Malgré tout, rien n’est fait pour démanteler la micronation qui jouit toujours d’une indifférence internationale salutaire. Elle survit sous la perfusion «d’investissements privés de généreux mécènes anonymes, explique James Bates. Deux gardes vivent à l’année sur la plateforme pour y assurer la maintenance et la sécurité.»

Il n’empêche, depuis l’abdication de son père en 1999, Michael Bates doit gérer un héritage encombrant et onéreux. Peu importe l’histoire folle de Sealand, le pêcheur de coquillage s’est toujours montré prêt à céder sa forteresse maritime à condition d’en retirer un bon prix. Mais la micronation se cherche toujours un capitaine. Les pirates informatiques ayant échoué à prendre le contrôle, ils ont mis le cap vers d’autres territoires libres comme l’Islande (lire encadré ). C’est donc en prince d’une coquille vide que Michael Bates médite sur le devenir de son royaume. Et le projet qui apportera peut-être à Sealand les moyens de sa perpétuation.

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James Bates

Prince de Sealand

«La Principauté est un pare-feu attractif contre la surveillance de masse des gouvernements»

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