Aujourd'hui c'est un petit village bien tranquille, avec ses toits rouges, ses vergers et son église qui sonne les heures. Mais il y a deux mille ans, Ursins, sur le plateau qui domine Yverdon, connaissait l'animation affairée des grands centres de pèlerinage: ses trois grands temples accueillaient les pèlerins qui, après avoir déambulé autour de la cella, où se trouvait l'image d'une divinité, donnaient leurs offrandes, puis étaient accueillis dans les bâtiments alentour. Ceux-ci comportaient vraisemblablement un établissement thermal, et de manière certaine un théâtre ou un amphithéâtre, qui a été détruit en 1830.

C'est grâce à la sécheresse du mois de juin que cette découverte d'importance nationale a été possible. «Nous avons été alertés à la fin du mois par un archéologue spécialisé, raconte Karin Wagner, responsable de la Carte archéologique du canton de Vaud; il nous a dit que les conditions étaient exceptionnelles pour la photo aérienne, aussi avons-nous organisé des vols au-dessus du Nord vaudois. Et là, ce fut la surprise: dans des champs de blé, nous avons repéré le dessin de deux bâtiments carrés concentriques, des vestiges de temples inconnus jusqu'à ce jour.»

L'enthousiasme était de mise, et c'est pourquoi l'archéologue cantonal, Denis Weidmann, a communiqué la nouvelle aussitôt. «Ursins apparaît comme un site religieux très important, avec non moins de trois temples. On peut parler d'un site de dimension nationale, puisqu'on a là les plus grands monuments connus», explique-t-il. Ursins devient ainsi le plus important ensemble de ce type de l'époque romaine en Suisse romande.

On connaissait jusqu'ici un seul des trois temples gallo-romains d'Ursins, dont les bâtiments successifs servent de socle à l'église actuelle. Ils viennent d'ailleurs d'être restaurés. Mais la découverte de deux autres temples, qui ont été utilisés simultanément, change complètement notre connaissance de ce lieu – une sorte de Lourdes gallo-romain! – où l'on venait de Lausanne, d'Avenches et de la région des Trois-Lacs.

Ursins se trouve d'ailleurs à proximité immédiate des deux grands axes de transport romains, Nord-Sud et Est-Ouest (qu'empruntent les autoroutes actuelles), ainsi que d'une voie secondaire entre Yverdon et Moudon, attestée par des bornes milliaires.

Cette fructueuse campagne de photo aérienne confirme les découvertes faites sur le terrain par un prospecteur, Pierre-Alain Capt, collaborateur des services cantonaux. Pendant des siècles, les terrains abritant les vestiges ont porté des vergers, ce qui a préservé le sous-sol. Récemment arrachés, les vergers ont été convertis en cultures de céréales, et le prospecteur a mis à profit le bouleversement provoqué par des labours pour examiner ce qu'ils mettaient au jour.

La moisson a été riche! Il lui a suffi de se baisser pour ramasser une splendide statuette en bronze, de style gréco-romain représentant Bacchus ou peut-être Priape, et sans doute importée de Grèce ou d'Italie – première trouvaille du genre en Suisse. «Ce fut une grande émotion, témoigne-t-il, mais on ne fait ce genre de trouvaille qu'une fois dans sa vie…» Il a trouvé également un poulain de bronze, qui faisait sans doute partie d'une composition représentant la déesse Epona.

Ces objets étaient des offrandes, que les pèlerins apportaient pour s'attirer les bonnes grâces des dieux, en une époque pétrie de religion puisqu'on invoquait scrupuleusement les divinités tutélaires avant d'entreprendre quoi que ce soit.

Denis Weidmann a indiqué que ce site ne serait pas fouillé, puisqu'il n'est pas menacé. Mais il est sous surveillance…

Le plus fascinant peut-être dans cette découverte, c'est la continuité religieuse: ces temples gallo-romains étaient eux-mêmes construits sur des sites sacrés beaucoup plus anciens, où les Celtes et les Helvètes vénéraient un mégalithe, une source, un bois… Dans le passé récent, c'est une église qui a succédé aux sanctuaires préhistoriques et antiques. Mais il n'y a plus de pèlerins depuis longtemps!