HUMANITES

Au secours, le temps s’emballe!

Les «défis de l’accélération» sont le thème, ce lundi, de la Journée de la Faculté des Lettres de l’Université de Genève

C’est l’histoire de deux Grecs. L’un est forgeron, l’autre gère un service de messagerie, les deux sont dieux. Vulcain personnifie la lenteur de l’ouvrage qui s’accomplit dans la durée. Mercure, les ailes aux pieds, incarne la vitesse des déplacements, des échanges et des communications instantanées. À d’autres époques, en des temps pas si éloignés des nôtres, une personne qui avait pour vocation d’observer les faits et gestes humains, qu’elle fût écrivaine ou chercheuse en sciences sociales, se devait de garder un œil sur ces deux dieux. Il fallait prendre en compte à la fois «le temps de Mercure et le temps de Vulcain», comme le notait l’écrivain Italo Calvino dans ses Leçons américaines (1988). Aujourd’hui, l’équilibre semble brisé. Exit la flamme patiente de Vulcain. Bonjour l’intoxication au Mercure.

La Faculté des Lettres de l’Université de Genève consacre sa Journée annuelle, lundi 19 décembre, à cet emballement apparent du temps et aux «défis de l’accélération». Sous l’intitulé «Le temps est compté», elle invite l’historien français François Hartog, investigateur du phénomène qu’il appelle «présentisme», et le philosophe allemand Hartmut Rosa, théoricien de l’«accélération». Tout au long de l’après-midi, les deux invités dialogueront en public avec les chercheuses et chercheurs de la Faculté: l’historienne Irène Herrmann, l’historienne des religions Francesca Prescendi, l’américaniste Deborah Madsen, l’hispaniste Valeria Wagner, la médiéviste Yasmina Foehr-Janssens et le philosophe Laurent Cesalli.

Des slows et des fétiches

Quels sont les symptômes de cette accélération? «Chacun en fait l’expérience dans son quotidien», avance François Hartog dans un article publié en janvier 2016 dans la revue Le Débat. Sous le «régime présentiste», écrit-il, «on ne sait plus quoi faire du passé puisque l’on ne le voit même plus, et l’on ne sait plus quoi faire de l’avenir que l’on ne voit pas davantage. Il n’y a plus que des événements se succédant ou se télescopant, auxquels il faut «réagir» dans l’urgence, au rythme incessant des bandeaux défilant des breaking news».

Ce «présent attrape-tout», note l’historien, est «celui du capitalisme financier, de la révolution de l’information, d’Internet, de la globalisation, mais aussi de la crise ouverte en 2008»: une crise «systémique», c’est-à-dire qui dure indéfiniment car elle concerne l’ensemble du «système», et qui nous laisse «pris dans une sorte de présent permanent». Le futur, lui, peine désormais à apparaître sous son angle futuriste qui en faisait un carburant à rêves: «Ce futur n’est plus conçu comme indéfiniment ouvert, mais, tout au contraire, comme de plus en plus contraint, sinon fermé». En contrepoint, le passé devient l’objet d’une adoration fétichiste: sous les mots d’ordre «mémoire, patrimoine, commémoration, identité», on tente d’en installer une version mythique dans le présent, «faisant appel à l’empathie et à l’identification»… Que faire? Il faut que l’histoire prenne «une vue critique sur ces nouvelles expériences du temps». Dans cette attente, il faut peut-être danser des slows.

Journée de la Faculté des Lettres 2016, «Le temps est compté. Les lettres et les défis de l’accélération». Lundi 19 décembre de 14h à 18h à l’Université de Genève (Uni-Bastions, 5 rue de Candolle, salle B106)

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