Pendant cinq jours les oiseaux sont nos héros grâce au spécialiste François Turrian, qui dirige le Centre nature BirdLife, à La Sauge, au bord du Lac de Neuchâtel. Plumage, ramage, alimentation, reproduction, migration et protection sont au sommaire de ce sujet qui donne des ailes

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Ils ont été les stars du confinement. Parce que les voitures se sont tues, parce que les rues se sont vidées, les oiseaux ont occupé l’espace et égayé notre réveil de leurs chants. Et le soir, pareil, c’était à qui pépiait le plus fort dans le jour qui s’estompait. Ils sont petits, ils sont légers et ils ont sur nous l’incomparable avantage de pouvoir voler. Parfois ils effraient un peu, comme la corneille, dont le croassement lugubre alerte. Mais, le plus souvent, les oiseaux expriment la joie, la liberté, l’élévation, le monde des idées.

On les regarde en rêvant, on les nourrit distraitement – les moineaux à nos pieds –, mais on sait si peu d’eux. On ne sait pas, par exemple, qu’ils maintiennent en tout temps une température corporelle de 41°C. On ne sait pas non plus qu’«avoir un appétit d’oiseau» est une expression erronée, car un petit oiseau comme le moineau ou le colibri passe le plus clair de son temps à manger. Et on ignore aussi qu’ils peuvent s’attacher à l’homme, comme en témoigne le coup de cœur du rouge-gorge pour le jardinier…

Responsable romand de BirdLife Suisse, association membre du plus grand partenariat mondial de protection de la nature et des oiseaux, François Turrian sait tout cela, lui. Et il adore en parler. Avec ce biologiste spécialisé en ornithologie et actif au Centre-Nature BirdLife de La Sauge, au bord du lac de Neuchâtel, on a embrassé presque tous les possibles aviaires. L’origine des oiseaux, leur plumage, leur ramage, leur alimentation, leur migration, leur reproduction et leur protection. Avec ce point, frappant: les oiseaux sont les baromètres de notre environnement. Ils diminuent sur notre territoire? On doit sérieusement s’inquiéter. Leur déclin dit beaucoup de l’incapacité de notre société à empoigner sérieusement les défis conjugués du déclin de la biodiversité et du réchauffement climatique.

La force du doux

Mais d’abord, d’où viennent les 11 000 espèces d’oiseaux qui peuplent la planète, dont environ 500 observés en Suisse? «Tout a débuté il y a 200 millions d’années, commence le spécialiste. A ce moment sont apparus de petits dinosaures à plumes dotés d’homéothermie, c’est-à-dire d’une température constante, qui se distinguaient des autres reptiles et dinosaures dont la température variait en fonction des saisons.» Un contraste que l’on observe toujours aujourd’hui avec les reptiles. Lorsqu’il veut être actif, le lézard doit d’abord se chauffer au soleil pour sortir de son engourdissement. Et durant l’hiver, il se retire dans ses appartements.

L’oiseau, lui, ne connaît pas le froid. Du moins son sang et ses organes internes. Depuis l’apparition de son ancêtre identifié, l’archéoptéryx, il y a plus de 150 millions d’années, il vit à 41°C, hiver comme été, et peut ainsi, comme nous, les mammifères, s’affairer toute l’année.

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Mais comment un être si petit résiste-t-il à des frimas parfois polaires? Grâce à son appétit musclé et, surtout, à l’efficacité de son plumage. Pour nous, la plume est l’emblème du vol. Pour l’oiseau, la plume est la garantie de sa survie. Avec cette information qui sidère: 99% du plumage d’un oiseau est constitué de duvet. Les grandes plumes, ou rémiges, qui s’illustrent à l’extérieur et servent à voler, sont tout à fait minoritaires. «La plume est d’abord un isolant avant d’être un propulseur», appuie François Turrian. Comment fonctionne ce rempart? «Grâce à sa disposition astucieuse et à sa texture particulière, le duvet forme une couche imperméable. Un principe qui a été repris dans les doudounes», répond l’ornithologue.

Leurs plumes, nos poils

Nous avons des ongles, des cheveux, des dents et des poils qui sont autant de phanères, ou organes de protection constitués de la très fibreuse protéine appelée kératine. De la même manière, les oiseaux ont des plumes destinées à se développer et à se renouveler. Et, bien sûr, au-delà du duvet qui fait office de rempart thermique, François Turrian est intarissable sur les grandes plumes qui permettent à l’oiseau de voler. Muni d’une aile de chouette effraie, il montre à quel point le dessus est doux, de sorte à ce que le rapace vole sans bruit pour chasser la nuit. «Et regardez, il y a même un petit peigne à la naissance de la plume qui permet au vent de glisser à l’intérieur et rend le vol de la chouette complètement silencieux!»

«Si on revient à la préhistoire, poursuit le spécialiste, l’archéoptéryx est donc le premier oiseau à avoir eu un vol actif, sans pour autant pouvoir décoller. Il montait à la cime des arbres avec ses griffes et volait de branche en branche, sur de courtes distances. Mais il se distinguait bien des reptiles volants, type ptéranodons, car ces derniers volaient grâce à une membrane, ou repli cutané, comme une chauve-souris, et non grâce à des phanères et à des plumes. Ce n’était pas le même groupe d’animaux.»

La main qui vole

L’aile, c’est le bras de l’homme, mais chez l’oiseau, c’est la main qui fait voler. Et plus particulièrement les rémiges primaires, de très longues plumes asymétriques comme des phalanges qui permettent la poussée. Ensuite, les rémiges secondaires, fixées au cubitus, garantissent la portance. Puis les rémiges tertiaires, placées au niveau de l’humérus, stabilisent le vol.

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Le dada de François Turrian? Le rôle des barbes, barbules et barbicelles. Quand vous regardez une plume, vous voyez la tige centrale, qui s’appelle le rachis. Tout autour apparaît la partie soyeuse nommée étendard, qui est soutenue par des barbes, ces petites tiges obliques qui remontent le long du rachis. Mais ce n’est pas tout. Sur ces barbes obliques, on découvre, à l’aide d’une bonne loupe, des barbules, certaines pourvues de barbicelles, sortes de petits crochets velcro qui s’emboîtent les uns dans les autres et qui, bien assemblés, garantissent l’imperméabilité de la plume.

C’est pour remettre ensemble cette structure que l’oiseau se lisse sans cesse les plumes. Et comme la nature est bien faite, le croupion de l’oiseau est muni d’une glande spéciale pourvue d’une substance huileuse, que son propriétaire vient chercher avec son bec et applique sur les plumes lissées pour renforcer l’effet rempart. Joli, non?

Ceux qui (se) battent, ceux qui planent

Le vol maintenant. Il y en a deux types principaux. Le vol battu, qui concerne 90% des oiseaux. Et le vol plané, qui revient essentiellement aux rapaces, aux cigognes et aux pélicans, dont les ailes très longues et larges assurent une grande portance. Le vol battu demande beaucoup d’énergie à ceux qui le pratiquent, car ils doivent s’élever et se déplacer à la force de leurs ailes, mais il offre l’avantage d’être autonome en ne dépendant ni du jour ou de la nuit, ni de la météo.

A l’inverse, les planeurs ne peuvent décoller que grâce aux courants chauds. C’est pour cela qu’ils attendent en général la fin de la matinée pour prendre de la hauteur. «Le soleil réchauffe la terre et la terre chauffée renvoie des rayonnements thermiques que l’on distingue à l’œil nu par jour de grande chaleur. On voit bien l’air qui vibre», explique François Turrian. «En utilisant ces courants, le planeur monte dans le ciel sans efforts. Ce sont les rois de l’économie d’énergie!»

Certains jours, suivant les conditions, les rapaces hésitent à se lancer au-dessus du Léman. Un grand lac peut déjà représenter un obstacle!

Mais quand il pleut ou qu’un vent latéral souffle fort, ils sont cloués au sol. De plus, les planeurs ne peuvent pas traverser des étendues d’eau importantes, puisqu’il n’y a pas de courants thermiques au-dessus de l’eau. «Dès lors, les rapaces se concentrent aux endroits où la traversée est la plus courte, comme le détroit de Gibraltar ou le détroit du Bosphore.» Leur limite d’autonomie? «Douze à 15 kilomètres. En automne, ils montent, montent, montent le plus haut possible du côté espagnol et se laissent glisser depuis Tarifa. Quand ils arrivent au Maroc, ils sont presque à la hauteur du sol», témoigne François Turrian, qui organise régulièrement des voyages d’observation dans ces régions. «Certains jours, suivant les conditions, les rapaces hésitent même à se lancer au-dessus du Léman. Un grand lac peut déjà représenter un obstacle!»

Le poids, un frein

La météo n’est pas le seul frein pour le vol. Le poids l’est aussi. Avec ses 120 kilos, impossible pour l’autruche de quitter la surface terrestre. La limite est de 15 à 20 kilos. Le spécialiste cite aussi l’outarde, très gros oiseau terrestre de la savane africaine, juste encore capable de voler. Baudelaire a raconté la légendaire difficulté du volumineux albatros au moment de décoller. «Il a besoin d’une piste très longue pour pouvoir battre des ailes avec acharnement. En revanche, c’est un excellent voilier, une fois dans les airs», confirme François Turrian. Parce qu’elles ne servent pas à l’envol, les plumes d’autruche sont lâches. Ce sont des plumes d’ornement qui lui permettent de parader lors de la reproduction amoureuse. De quoi oublier son infirmité.

Un autre exemple de vol empêché? Le manchot, ce plongeur dont l’aile s’est transformée en nageoire, ce qui lui permet de devenir une véritable torpille sous l’eau pour chasser les poissons. Par contre, sur la terre ferme, sa marche dandinante fait sourire. Au rayon des adaptations au milieu naturel, il y a aussi le cas du kiwi de Nouvelle-Zélande. C’est un oiseau pourvu d’ailes vestigiales dont les plumes ressemblent à des écailles, ce qui lui donne un air de hérisson. Le kiwi vit terré le jour et explore les sous-bois en marchant, la nuit venue. Malheureusement, depuis l’introduction des chats, des chiens et des rats dans cette nation insulaire, le kiwi est très vulnérable et menacé, car il n’est pas équipé pour combattre ces prédateurs amenés par l’homme.

Les champions

Après les canards boiteux, place aux champions! Les plus hauts, les plus rapides, les plus endurants. Les vautours règnent sur la hauteur. Un avion de ligne en a aperçu un à 11 000 mètres d’altitude, tandis que le faucon pèlerin est le champion de la vitesse. Corps compact, torse massif, ailes fines et fuselées, le faucon peut atteindre les 320 km/h en piqué. En vol régulier, le rapace maintient un petit 150-200 km/h tout à fait respectable. Il monte en vol battu assez haut et ensuite, il fonce sur sa proie.

Un autre record? Celui de la durée de vol. Les martinets sont les grands vainqueurs de cette compétition. Ils se nourrissent, s’accouplent, dorment dans les airs et ne se posent que pour nicher. Comme la première nichée intervient en fin de deuxième année de vie, le jeune martinet reste deux ans de suite en vol! Ces oiseaux, qui évoluent souvent en escadrille et volent aussi très vite, autour des 100 à 150 km/h, pratiquent les turbo-siestes la journée et, la nuit, dorment en maintenant une partie de leur cerveau aux aguets. Des pilotes d’avion ont observé des spécimens se laisser aller dans les courants pour se reposer.

La couleur des mâles

Quand on parle de plumes d’oiseaux vient toujours cette question: pourquoi certaines femelles sont-elles grises ou brunes alors que les mâles flamboient de mille couleurs, comme chez les canards? «Il s’agit d’un dimorphisme sexuel lié à la reproduction», explique François Turrian. Pour pouvoir séduire les femelles qui les choisissent en fonction de caractères physiques, les mâles ont intérêt à se distinguer. La queue, gouvernail des oiseaux, se pare aussi de couleurs, comme celle du faisan, et peut prendre des formes spectaculaires, si on pense au paon.

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Même chez les hirondelles rustiques, les mâles ont les filets (plumes extérieures de la queue) plus longs que les femelles. C’est que, assure le spécialiste, «plus les filets sont longs, plus la séduction opère. La longueur est synonyme de bons gènes.» Parfois, très rarement, chez certains petits échassiers, ce sont les mâles qui choisissent les femelles et qui… couvent. Ils sont par conséquent plus ternes que leurs partenaires. Dès lors, les femelles arrivent les premières sur le territoire de reproduction et le défendent.

Le cygne nu

Comme nos cheveux, toutes les plumes ont une durée de vie limitée. Périodiquement, les oiseaux muent. Plus ou moins brutalement. La famille des anatidés (oies, canards et cygnes) perd ses plumes d’un coup. Après la nidification, l’été, ces oiseaux sont en éclipse, c’est-à-dire que leurs grandes plumes tombent subitement et ils ne peuvent plus voler. Ils sont alors vulnérables, car incapables d’échapper aux prédateurs. Pour éviter la fatale confrontation, ces oiseaux se cachent dans la végétation. A l’inverse, les passereaux ou oiseaux chanteurs, qui constituent la grande moitié de l’avifaune mondiale, connaissent une mue progressive. Grâce à un système de lucarnes où les plumes des ailes sont remplacées par étapes, l’oiseau est toujours capable de voler et d’échapper au prédateur en cas d’attaque.

Des oiseaux ont-ils été convoités pour la beauté de leurs plumes et menacés de disparition? «Oui, répond François Turrian. Pour les plumes d’apparat qui garnissaient les chapeaux des dames de la fin du XIXe siècle, les aigrettes et les hérons ont été beaucoup chassés et ont failli disparaître. Encore aujourd’hui, chez les Papous, le jeune garçon qui souhaite séduire une femme doit orner sa coiffe de plumes d’oiseau de paradis.» Logique laissez-passer pour atteindre le nirvana.


 

La ronde des expressions

Voler dans les plumes

Heureux sont les lecteurs qui ne se sont jamais fait «voler dans les plumes». Cette expression qui désigne «chercher des problèmes à quelqu’un» existe depuis le XIXe siècle et vient des combats de coqs (tiens, encore une métaphore humaine) qui ont fleuri à cette époque et connu un âge d’or durant la Première Guerre mondiale. Pour se divertir durant la Grande Guerre, des amuseurs jetaient des coqs les uns contre les autres et prenaient les paris sur les gagnants, explique Expressions-françaises.fr. Aujourd’hui, la législation interdit cette pratique cruelle, mais les coqueleurs du Nord-Pas-de-Calais ont obtenu une dérogation et les gallodromes du Nord organisent encore 9000 combats par an, assure France 3 Régions.


La citation

«Il faut être léger comme l’oiseau et non comme la plume» Paul Valéry