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Sexualité

Des seins d’enfant

Des wonderbras ou soutiens-gorge rembourrés pour les fillettes. Et des poupées pour que les petites filles simulent l’allaitement. Rinny Gremaud questionne la sexualisation des poitrines enfantines

Un jour, au rayon enfants d’un grand magasin à Genève:

– Bonjour Madame, je cherche des soutiens-gorge rembourrés pour une fillette de 8 ans.

– Bien sûr, laissez-moi regarder ce que nous avons. Voilà. Nous avons deux marques: Sanetta et Skiny. Mais ce n’est qu’à partir de 10 ans. C’est assez cher, mais c’est une qualité durable: entre 24 et 27 francs selon le modèle. Oui oui, c’est très demandé. Sinon, vous pouvez essayer d’aller au rayon lingerie dames. Ils ont quelques modèles à partir de la taille 65 A.

Le même jour, la même question, dans un autre grand magasin, lausannois cette fois. «Euh… non, nous n’avons rien de rembourré. C’est pour quel âge? […] 8 ans?!!? Et vous voulez déjà lui mettre du rembourrage?!! [Sur un ton dégoûté] Ben non, on n’a rien dans ce genre, désolée.»

Qu’il est étrange, le monde du sein d’enfant. Il suffit d’y aventurer le bout du pied pour très vite comprendre que le terrain est glissant. Entre le rayon enfants et le rayon lingerie, il y a bien un escalator, mais il semble traverser un abîme de questions et de malaises. Sans compter que, d’une enseigne à l’autre, d’une vendeuse à l’autre, la quête d’un wonderbra pour fillette peut valoir un sourire accort autant que des hauts cris.

Deux polémiques

Mais, au fait, comment en est-on arrivé là, au rayon des seins naissants? Il aura suffi de la récente collision de deux petites informations. D’abord, la chaîne de grands magasins britannique Primark a retiré de ses rayons des bikinis «ampliformes» pour fillettes dès 7 ans, après qu’un groupe de défense des victimes de la pédophilie a appelé au boycott. Interrogée par le Daily Mail , la représentante de cette association d’avocats accusait Primark de banaliser et d’exploiter commercialement la sexualisation des enfants. La chaîne a présenté ses excuses et promis de verser le produit des ventes passées à une fondation pour l’enfance.

Ensuite, plusieurs sites d’information américains ont fait état d’une polémique naissante impliquant l’arrivée aux Etats-Unis de poupées «à allaiter»: la petite fille enfile une sorte de gilet-soutien-gorge muni de deux capteurs en forme de fleur au niveau des tétons. Lorsque la poupée «en pleurs» s’en approche, elle se met à faire des mouvements et des bruits de succion. Après cette simulation d’allaitement, la petite fille serre son nourrisson en plastique contre elle en le secouant un peu, jusqu’à ce qu’il émette un rot électronique. Pour être politiquement correcte, la poupée est disponible en six versions, fille ou garçon, caucasien, asiatique ou africain. La publicité pour cet objet met en scène une fillette de quelque 7 ans qui, dans ce jeu de simulation, «exprime de l’amour et de l’affection de la façon la plus naturelle qui soit». Ces images-là sont entrecoupées de celles d’un véritable allaitement, c’est-à-dire un véritable bébé tétant un véritable sein. Accusée de perversion, la société Berjuan, qui fabrique ces poupées, ne comprend pas qu’il y ait controverse: «L’allaitement est une bonne chose pour les enfants, pour les mères et pour la société. On nous traite de pédophiles alors que nous ne faisons que promouvoir la manière dont Dieu a voulu que nos enfants soient nourris. Dans les églises du monde entier, on voit des images de Marie nourrissant Jésus au sein, et nous, nous ne pourrions pas permettre à nos filles d’apprendre à quel point l’allaitement est important pour notre société?»

Mmmh… Comment dire? Et par où commencer? Même si la polémique sur les sous-vêtements de fillettes est loin d’être neuve (on se rappelle des strings taille fillette chez H&M), même si les soutiens-gorge «push-up» en taille 65A se trouvent dans pratiquement toutes les grandes enseignes (ce que confirme le site d’information OWNI en France), et même si la poupée «Breast Milk Baby» de Berjuan est depuis longtemps commercialisée en Europe sous le nom de «Bebé Glotòn», l’occasion est bonne pour se poser quelques questions sur cette zone frontière de l’enfance, à la croisée des deux fonctions de la mamelle, l’érotique et la nourricière.

Le sein érotique

«Le sein érotique appartient depuis la nuit des temps à l’imaginaire masculin. Il est le signe extérieur de la sexualité féminine», explique Marilyn Yalom, auteur du livre Le sein, une histoire*, et directrice de l’Institut de recherche sur les femmes et le genre, à l’Université de Stanford. «Toutes les filles auront un jour ou l’autre à négocier avec ce regard extérieur sur leur poitrine. Mais pourquoi vouloir déjà les soumettre à ce regard alors qu’elles n’ont même pas encore de seins? Les efforts commerciaux pour sexualiser la poitrine des petites filles ont franchement de quoi dégoûter toute personne qui se soucie du bonheur des enfants.»

Françoise Narring, responsable de la Consultation Santé Jeunesse aux Hôpitaux universitaires de Genève, elle non plus, ne comprend pas quel parent souhaiterait sexualiser une petite fille avant l’heure. «Chez les filles, le questionnement autour des seins – vouloir qu’ils soient plus gros, plus visibles – n’apparaît qu’après la puberté, ou au moment où les seins commencent à se former. Je ne crois pas que ce soit une volonté des fillettes prépubères de faire comme si elles avaient des seins alors qu’elles n’en ont pas encore. Ce sont les parents qui achètent les habits. Mettre un soutien-gorge rembourré à une fillette qui n’a pas de seins, c’est la donner en pâture aux regards, et l’encourager sur la voie d’une séduction dont elle ne comprend pas les codes. La prévention contre les abus sexuels passe par le maintien de l’enfant dans son image d’enfant.»

Le sein nourricier

L’idée du sein érotique, donc, fait horreur lorsqu’elle survient dans le monde de l’enfance. Mais qu’en est-il du sein nourricier? «Cela me semble plus anodin qu’une fillette fasse semblant d’allaiter une poupée, estime Françoise Narring. D’ailleurs, elle pourra le faire même sans un jouet spécifiquement conçu pour cela. Ce que je regrette, c’est que ces jouets ont une fonction qui remplace l’imagination de l’enfant.»

Pourtant, il y a bien quelque chose qui met mal à l’aise à la vue du «Breast Milk Baby». C’est qu’au fond, ce jouet participe du même procédé que le soutien-gorge rembourré: il fait semblant qu’un sein existe, alors qu’il n’y en a pas. Et donc, il sexualise. Ce sein imaginaire a beau être le doux et le maternel, l’immaculé et le pudique sein nourricier, il n’en reste pas moins dérangeant de le voir ainsi suggéré, comme sous-entendu, dans le monde de l’enfance.

«Le sein nourricier est moins ostensible dans nos sociétés que le sein érotique, explique Marilyn Yalom. D’ailleurs, il ne commence à «exister» que dès le moment où une femme est enceinte ou qu’elle accouche. En tout cas, je ne pense pas que les poupées du genre «Breast Milk Baby» soient la meilleure manière d’initier les fillettes à cette activité future.»

Le sein commercial

Sans compter que l’allaitement lui-même est une question ouverte qui n’aura pas attendu Elisabeth Badinter** pour faire débat. Alors autant le wonderbra sous-entend une séduction dont la fillette ne maîtrise pas les codes, autant le «Breast Milk Baby» introduit dans le jeu d’enfant un questionnement parfaitement incongru.

On a beau savoir que c’est dans l’imitation que l’enfant grandit, le malaise naît sans doute de l’exploitation commerciale de ce jeu de reproduction. En particulier lorsqu’il engage une sexualisation avant l’heure. Parce que, au fond, est-ce vraiment entre deux rayons de grand magasin que doivent se poser des questions aussi fondamentales que celles de l’enfance, du féminin et de la naissance du désir?

* Le sein, une histoire , Marilyn Yalom, Ed. Galaade, Paris, 2010.

** Le conflit: la femme et la mère , Elisabeth Badinter, Ed. Flammarion, Paris, 2010.

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