Sous les décombres de l'école élémentaire, les voix se sont tues vers 3 heures du matin. Le dernier enfant rescapé du séisme a été extrait environ une heure plus tard. Puis, sous les yeux hagards des habitants, les sauveteurs n'ont retiré que des cadavres. Vingt-quatre heures après le tremblement de terre qui a frappé jeudi San Giuliano di Puglia, une petite bourgade d'à peine 1200 âmes dans la déshéritée région du Molise, un responsable de la protection civile dressait le bilan – espérait-il – définitif de ce qui en Italie s'est transformé en catastrophe nationale: 29 morts et environ 3000 sans-abri, mais surtout 26 enfants ensevelis, dont toute la classe de première élémentaire du village et ses élèves âgés de 7 ans avec l'une de leurs institutrices. A 16 h 09 hier, les pompiers ne cherchaient d'ailleurs plus que le corps de cette dernière lorsqu'une violente secousse d'environ 5, 1 sur l'échelle de Richter a de nouveau ballotté la petite commune.

«Basta, basta», s'est alors mise à hurler une jeune femme, tandis que sous la fumée des murs effondrés, les pompiers tentaient de ramener au calme une communauté aux prises avec la panique et, pour certains, l'hystérie. «San Giuliano n'a vraiment plus de futur», tranche, désolée, Patrizia, une sexagénaire rescapée, en imperméable et pantoufles, le regard figé en direction du palais des sports transformé en chambre ardente aux petits cercueils blancs alignés. Avant même que les autorités n'ordonnent hier en fin d'après-midi l'évacuation de tout le village, elle expliquait: «Cette commune souffrait déjà de l'émigration des hommes adultes vers d'autres régions d'Italie ou vers l'étranger. Car hormis les olives (dont la cueillette dans les champs a sans doute sauvé jeudi beaucoup de vies), ici il n'y a rien. Ces enfants, c'était le seul espoir de San Giuliano.»

Le malheur du petit village du Molise s'est diffusé à l'ensemble du pays. Et, jeudi, le chef du gouvernement, Silvio Berlusconi, s'est rendu sur les lieux et le pape Jean Paul II a, hier, prié pour les victimes de San Giuliano. Sur tous les terrains de sport italiens, une minute de silence sera observée durant le week-end.

«C'est une véritable disgrâce», répète de son côté Rosa, qui constate les dégâts autour de sa maison tandis que son vieux père, appuyé sur une canne, ajoute: «Nos ancêtres étaient venus s'installer ici après que leur village, non loin de San Giuliano, eut été rayé de la carte par un séisme en 1612. Depuis, nous ne sentions que vaguement les effets des tremblements de terre des régions voisines.» Notamment celui de l'Irpinia, dans l'arrière-pays napolitain, qui en 1980 avait causé la mort de milliers de personnes et suscité d'interminables polémiques quant au manque de prévention et de structures adaptées. «Après le séisme en Irpinia, toutes les forces politiques avaient assuré qu'une telle situation ne se reproduirait plus, a souligné hier Enzo Boschi, président de l'Institut italien de géophysique. En fait, rien n'a été fait en termes de prévention, manutention et contrôle des normes de sécurité.»

Alors, à San Giuliano di Puglia aussi on s'interroge. Le prêtre du village, Don Ulisse Marinelli, a en effet déclaré: «Les enfants ne devaient pas se trouver dans ces salles de classe. C'est vrai que certaines tragédies sont inévitables, pas celle-ci. Nous avions eu des signaux précis.» Jeudi matin, après les premières secousses, la mairie aurait ainsi été sollicitée par des villageois pour que les enfants restent chez eux. «L'école aurait dû rester fermée», insiste Don Ulisse Marinelli tandis que la structure du bâtiment est également mise en cause. «Il paraît que les travaux de rénovation avaient été récemment effectués avec comme conséquence l'alourdissement de la partie supérieure du bâtiment», racontent des paysans de Colletorto, venus apporter leur soutien à la petite bourgade sinistrée. Ainsi, l'école de San Giuliano di Puglia n'aurait-elle pas été aux normes antisismiques. Par incurie bureaucratique, irresponsabilités ou tragique insouciance?

Hier matin, les journaux transalpins montraient du doigt le maire Antonio Borelli. Mais dans les rues de San Giuliano on remettait hier les éventuelles querelles de famille à plus tard: «N'oubliez pas que sous le toit de l'école, le maire aussi a perdu sa fille.»