Il y a une quinzaine de jours, l'American College de Leysin était intensément habité; cris d'enfants, éclats de rire, surenchère de paroles entrecroisées, courses dans les couloirs, comme toutes les écoles. Il accueillait pendant une semaine les participants au stage bisannuel de «Langage Parlé Complété». Un stage organisé par l'Association du Langage Parlé Complété (ALPC) qui, depuis dix-sept ans, aide les enfants sourds à accéder au langage, et offre aux adultes un outil pour communiquer avec le monde du silence. Un système de phonétique gestuelle élaboré en 1966 par un physicien américain: le professeur Orin Cornett. Parmi les participants, Selina Lutz, une jeune fille de 19 ans, ex-élève du collège Calvin de Genève, qui a obtenu le 24 juin sa maturité classique. Elle parle quatre langues vivantes – le français, l'allemand, l'anglais, et le langage des signes – et pratique deux langues mortes – le latin et le grec ancien. Pas si mortes que cela: «On s'amusait avec des copines à faire des blagues en latin, en jouant sur le sens des mots», dit-elle en riant. Elle parle tellement vite, Selina, avec une sorte d'accent parisien mâtiné du parler des Genevois aisés de la banlieue chic de Cologny, où elle habite. On se demande où elle est allée pêcher cet accent-là, puisqu'elle n'entend rien. «Sourde profonde du second degré», ponctue Pierre Lutz, son père. «Je n'ai pas vu tout de suite que Selina était sourde. C'est ma femme qui s'en est rendu compte la première. Moi, j'étais comme tout le monde, je ne voulais pas savoir. La société n'aime pas les handicaps. Et la surdité est l'un de ceux qui sont les moins bien dépistés», explique-t-il.

«Selina a commencé à prononcer ses premiers mots très tôt: à 3 ans», dit Chatrina Largiadèr, sa maman. Celle-ci a quitté son emploi d'institutrice pour consacrer son temps à sa fille et à son apprentissage de la parole. Souhaitant que Selina s'intègre le mieux possible, elle voulait absolument l'inscrire à l'école ordinaire. «Mais il fallait qu'elle puisse dire quelques mots pour que les professeurs la comprennent. Je l'ai portée contre moi des heures et des heures, pour lui donner le rythme des phrases, pour qu'elle intègre les vibrations. C'est pour cela qu'elle a une parole agréable aux oreilles des entendants», explique-t-elle.

La première expérience des sons, Selina l'effectue avec la méthode «verbo-tonale», mise au point par le professeur Guberina de Zagreb. «Une méthode où chaque position du corps privilégie un son. C'est très instinctif: essayez de dire «i» en ouvrant grands les bras à l'horizontale, pour voir… Vous n'y arrivez pas bien, n'est-ce pas? En revanche, vous pouvez sortir un beau «a». Pour faire un «i», il faut monter les bras en chandelle. Et pour le «k», jetez les coudes derrière vous, comme une poule.» Selina se souvient de ces longues séances de quasi-gymnastique avec sa mère. C'était d'ailleurs plutôt un jeu.

On a du mal à croire qu'elle n'entende pas ce qu'on lui dit. Son langage est tellement fluide. A peine si elle bute un peu sur les «s». Mais on pourrait prendre ça pour un léger défaut de prononciation. Pourtant, elle se fera assister pendant tout l'entretien par une codeuse-interprète. «Si je vous dis «jambon» ou «chapeau» sans proférer un son, vous aurez du mal à faire la différence entre les deux mots, juste en lisant sur mes lèvres», dit Pierre Lutz. Tandis qu'il parle, celui-ci met ses doigts en forme de pistolet, lève l'index, se frôle la joue. Il permet ainsi à sa fille de suivre la conversation en visualisant les consonnes et les voyelles tandis qu'il les prononce: l'index levé pour le «p», les doigts sur le menton pour le «ou»… Le ballet de sa main forme comme une longue caresse autour de son visage. Une caresse pleine de mots, à sa fille destinée.

Selina a suivi le cursus scolaire normal, sans faillir. Avec l'aide de traducteurs, qui codaient pour elle certains cours. Elle s'est fait plein d'amis au collège, même si elle se dit timide. «Je suis obligée d'aller vers les gens, sinon, je reste dans mon silence», dit-elle. Et comme elle a fait un pas vers eux, les autres ont fait un pas vers elle: parmi les 18 élèves de sa classe, 13 ont appris le LPC. Sa classe a d'ailleurs reçu un prix de solidarité à la fin de l'année scolaire. Selina est tellement sociable, tellement vive qu'on en oublie son handicap. «Parfois des amis veulent me faire écouter une musique nouvelle avec leur walkman, me demandent de mettre le réveil et les réveiller le matin, ou me chuchotent un secret à l'oreille.» Des choses anodines que l'on fait entre copines. «Je dois leur redire que je n'entends pas.» Un oubli, un simple oubli plutôt flatteur qui nie l'anomalie.

Selina est un peu déçue des résultats qu'elle a obtenus à sa maturité, aurait voulu faire mieux. Elle est habitée d'une sorte de rage de réussir, d'une ambition énorme qui effraie un peu ses parents. «Elle a tout de même eu 6 à l'oral en français», lance fièrement sa mère. «Chut, ne parle pas de ça», rétorque sa fille. Et l'allemand? Sa mère et son père sont bilingues. Ça aide un peu. Selina explique en Hochdeutsch qu'elle va partir faire de la randonnée en montagne avec ses parents. Comprend-elle aussi le romanche, la langue maternelle de sa mère? «Non malheureusement pas», répond Selina, qui a lu la question sur les lèvres avant même que sa mère ait pu y répondre. «Mais je l'apprendrai plus tard», ajoute-t-elle.

Plus tard… Elle veut faire plein de choses Selina: elle aimerait être vétérinaire, ou psychiatre, ou médecin. «Mais ça demande au moins treize ans d'études. J'ai déjà quatorze ans d'école derrière moi: ce qui me fait déjà une vie. Mes parents aimeraient bien que je me repose maintenant», dit-elle. Elle songe aussi faire des études pédagogiques pour enseigner aux enfants. «Mais pas seulement aux enfants sourds. J'aimerais avoir des classes mixtes», dit-elle. A la direction de l'enseignement primaire du Département de l'instruction publique (DIP), on lui a répondu que, pour donner des cours à des non-sourds, il fallait «être saine». Pas saine Selina? Elle a fait de la danse classique, du jazz, de la gymnastique rythmique, du solfège, du piano, elle participe tous les ans à la course de l'Escalade, a participé aux championnats européens de cross des sourds à Athènes, elle donne des cours de natation… Elle est d'ailleurs déjà une employée du DIP: depuis un an, elle donne des cours d'athlétisme. «A des enfants non sourds», précise-t-elle en riant.

Elle commence à avoir la bougeotte sur sa chaise, l'envie folle d'aller rejoindre les autres, à la piscine. On la regarde partir, joli tourbillon, avec ses ongles vernis de bleu translucide et ses cheveux défaits qui flottent en drapeau. Dans une salle du collège, un DJ joue de la musique techno, en attendant la «dance party» du soir. Des sons que Selina n'entend pas. Mais sur lesquels elle dansera, sûrement.