A 50 ans, le rédacteur en chef du Temps a dû beaucoup batailler pour que TikTok lui propose des contenus adaptés en lieu et place de jeunes filles dans des danses suggestives

Me voilà donc sur TikTok. Je suis venu aux réseaux sociaux plus vite que la moyenne mais jamais dans les premiers utilisateurs. Mon premier d’entre eux reste cantonné au monde professionnel – LinkedIn – et les autres ont suivi. TikTok m’intéresse. J’y vois comme rédacteur en chef la possibilité pour Le Temps de s’adresser à un public plus jeune. Mais encore faudra-t-il proposer les bons contenus.

Une première tentative ne m’avait pas convaincu. J’éprouvais même un vrai malaise à me retrouver en voyeur d’adolescentes, comme mis à la place de leur miroir. Gênant. Mais l’algorithme de la plateforme a permis depuis de générer de vrais phénomènes sociaux, c’est donc le moment d’y retourner.

Premier sujet d’étonnement lors de l’inscription, rien ne nous est demandé ou quasi. Je suis un homme blanc, hétéro de 50 ans, privilégié au vu de ma position sociale, mais n’en déduisez rien, en tout cas pas plus vite que TikTok. Qui me propose encore et toujours des vidéos de jeunes filles dans des danses très suggestives. L’occasion de me rendre compte de la pression exercée sur ces adolescentes. Si ma génération trouvait que les magazines féminins pouvaient poser problème en imposant des stéréotypes, c’était l’enfance de l’art par rapport à TikTok, où tout tourne autour du physique, de l’argent et de la réussite.

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Je navigue au moyen d’un simple glissement de doigt de bas en haut, le fameux swipe. Le moteur du réseau social enregistre mes comportements. Je recherche des membres suisses – surtout plus âgés – et j’en profite pour m’abonner à certains d’entre eux: humoristes, musiciens, talents évidents face à la caméra.

Bientôt, je sors de la chambre des adolescentes… pour me retrouver dans celles de leur maman. TikTok croit-il que je suis célibataire? En tout cas, toutes les #singlemoms se présentent à moi dans un long défilé qui vient de Suisse, passe par la France et se prolonge jusqu’au Québec. Cette fois, ce sont des adultes mais toujours nettement plus jeunes que moi et avec des histoires de vie plutôt tristes. TikTok m’a-t-il tagué comme «bon Samaritain»?

Je clique sur d’autres thèmes pour réorienter l’algorithme. Là, je dois faire une erreur: TikTok me submerge de vidéos de jeunes femmes amputées ou handicapées – toutes formidables de résilience – qui souhaitent montrer à la planète entière leur volonté. Surprise, je peux échanger avec des membres lors de vidéos en direct et les rémunérer directement.

Que fait TikTok avec mes données pour sélectionner de tels profils? Je me souviens tout d’un coup d’avoir échangé récemment avec une amie en fauteuil roulant sur WhatsApp. L’app lit-elle mes messages? Nous parlions alors d’un tout autre thème, mais qui sait.

Je poursuis dans une veine plus engagée. Cette fois, c’est la cause féministe et la communauté LGBT qui entrent en force dans mon flux. Beaucoup de jeunes femmes qui s’expriment au sujet de leur corps, font leur coming out, racontent leurs difficultés à vivre leur identité. Emouvant, car c’est l’occasion d’une vraie prise de parole forte.

Ah, toujours pas un seul garçon dans mon fil d’actualité! Je cherche à suivre le hashtag #BlackLivesMatter et là je commence à voir d’autres thèmes apparaître, y compris portés par des hommes. Je suis aussi de plus en plus de jeunes artistes et là il y a pléthore de jeunes musiciens talentueux. Enfin! Car les play-back (lip sync, dit-on maintenant) de chansons, sketches humoristiques, dialogues de séries TV ou discours de Trump finissent par lasser.

Sur TikTok, la musique connaît ses propres règles: connu ici ne veut pas dire que c’est forcément le cas ailleurs. Les mini-vidéos s’accompagnent toujours du même style de chansons, très rythmées, dont les paroles faciles se mixent aisément avec des attitudes face caméra. Je recherche sur la plateforme mon groupe préféré des années 1980, Prefab Sprout. Et là, surprise, je découvre que l’un de leurs titres s’est transformé en hymne de la Gen Z à la faveur d’une série sur Netflix. La boucle est bouclée, TikTok permet finalement aux générations de dialoguer. S.B.-G. 


A 25 ans, notre journaliste qui peine à saisir l'intérêt de l'application s'est étonnée de la diversité de son contenu. De la lugubre dissection d'organes malades aux exaspérants challenges de riches. L'algorithme façon TikTok s'est révélé surprenant

Laissez-moi être honnête avec vous. TikTok n’est clairement pas le réseau social que j’affectionne le plus. A dire vrai, ma première utilisation remonte à quelques mois et déjà pour les besoins d’un article. Je préfère de loin Facebook, Twitter ou encore Instagram. Mais pour la deuxième fois consécutive, je me plonge dans les méandres de cette étrange plateforme. Je décide donc de me créer un compte en renseignant les modestes données personnelles requises, à savoir ma date de naissance ainsi qu’une adresse e-mail.

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TikTok ne connaît a priori ni mon sexe, ni mon orientation sexuelle, ni mes centres d’intérêt. A vous, je peux le dire: je suis une femme noire d’une vingtaine d’années, issue de la classe moyenne. Je n’ajoute pas de photo et m’inscris sous un pseudonyme. Rien ne permet donc de m’identifier physiquement ou de dresser un profil psychologique comme aiment le faire les réseaux sociaux. Je m’abonne tout de même à deux comptes: celui d’une «influenceuse» française d’origine guinéenne et d’un skieur freestyle.

Je commence alors à «swiper». Le contenu qui m’est suggéré est varié mais très léger. Des jeunes gens se mettent en scène dans des montages vidéo plus ou moins élaborés. Comme ces deux jeunes filles comparant les différences de vocabulaire entre la France et la Suisse romande mais aussi ce jeune homme faisant deviner son canton de résidence ou encore l’exaspérant «My friend rich challenge» où des jeunes s’amusent à filmer les maisons luxueuses de leurs amis proches. Des suggestions toutes très loin de mes préoccupations mais dont l’absurdité me fascine. Que diantre se passe-t-il avec mon algorithme?

Les corps qui me sont présentés sont par ailleurs très divers. Je trouve des femmes et des hommes de toutes origines et de morphologies variées. L’algorithme semble inclusif et ne se révèle ni raciste ni grossophobe. Serait-il agiste? En dépit de l’âge que j’ai renseigné, les vidéos que je vois apparaître mettent en scène un public très jeune. Ce qui pourrait s’expliquer par la présence importante des moins de 16 ans sur le réseau, mais qui me rappelle que mon quart de siècle me confère désormais le statut de vieille aux yeux des tiktokeurs de la génération 2000.

Je continue malgré tout mes pérégrinations et fais d’étonnantes découvertes. Le contenu proposé est très lié au sport et à la perte de poids. Des jeunes filles et des jeunes hommes se filment en assurant donner des solutions rapides pour se remettre en forme avant l’été. Des recettes «healthy» à faire soi-même pullulent sur mon flux alors que je naviguais la veille sur le web, à la recherche des «recettes saines de l’été». L’algorithme utiliserait-il mes données de navigation?

«Serial swipeuse»

Voilà maintenant deux jours que ma page d’accueil est inondée de paysages de Suisse et d’ailleurs. Ce qui n’est pas pour me déplaire. Je prends plaisir à admirer le Blausee, le lac de Brienz ou encore l’Oeschinensee. Des lieux déjà visités pour la plupart et fièrement affichés sur mon compte Instagram. Je juge ce hasard douteux mais continue de swiper intensément en attribuant des cœurs à certaines publications pour aider l’algorithme à comprendre mes centres d’intérêt. Je m’abonne au compte de Natalia Guitler, une Brésilienne championne de footvolley, dont les prouesses m’éblouissent.

Sans grande surprise, cela fonctionne bien. On me suggère des vidéos sportives, de football notamment. Mais j’ai la sensation que l’algorithme me teste encore en me proposant des éléments plus surprenants, religieux d’abord puis scientifiques. Je découvre alors le compte du docteur Iza, médecin pathologiste présentant et disséquant des organes malades. Lugubre mais captivant. J’ai aussi droit à des vidéos liées au mouvement Black Lives Matter. Puis, ce sont les comptes de médias suisses qui clôturent ma semaine. Darius Rochebin présente les coulisses du 19:30 et de la météo tandis que les journalistes de Tataki se lancent des défis.

Peu convaincue par la plateforme, je suis devenue au terme de cette semaine une véritable «serial swipeuse» y passant près d’une heure par jour. Je ne suis toujours pas séduite, mais je dois le reconnaître: l’algorithme de TikTok semble m’avoir percée à jour. M-A.T