«Le rituel du coucher doit durer 15 à 30 minutes: pour le petit câlin, la petite histoire, le bisou du soir», explique Michèle Freud. La conférencière se tient au bord d’une mezzanine, à plusieurs mètres du sol. On ne perçoit d’elle qu’une silhouette élégante et une voix qui vient de partout, amplifiée par la sono. A ses pieds, plusieurs mètres en contrebas, quelques dizaines de personnes sont éparpillées, immobiles. Tout le monde s’est déchaussé, a passé des pantoufles pareilles à celles qu’on trouve au pied du lit dans les hôtels et s’est allongé, çà ou là dans la grande pièce, parfois seul, le plus souvent à deux, séparés par les demi-cloisons qui transforment l’espace en une série d’alcôves.

Le visiteur qui débarquerait par hasard, sans savoir où il se trouve et ce qui se passe, penserait peut-être être tombé sur le rituel d’une secte horizontale, sur un culte du sommeil, ou peut-être sur un village de vacances où l’on pratiquerait l’endormissement collectif dans un dortoir chic, quelque chose comme un open space du rêve. La réalité n’est qu’à peine moins curieuse. L’entreprise Elite, fabricante de matelas haut de gamme à Aubonne (VD), fête ses 120 ans. Pour marquer le coup, elle organise des conférences dans la bâtisse qui regroupe l’atelier de fabrication et le showroom où l’on teste les matelas.

Le sociologue Jean-Claude Kaufmann est venu présenter en juin son dernier livre, Un lit pour deux. La tendre guerre. En ce mardi de fin septembre, les «Nuits d’Elite» accueillent Michèle Freud. Oui, c’est l’arrière-petite-fille de Sigmund, via la lignée qui passe par Ernst Freud et Sir Clement Freud. «C’est sûr que quand on me présente, on ne peut pas s’empêcher de faire référence à mon aïeul.» Gênant? «Au début. Quelquefois ça fausse un peu la donne, les gens vous considèrent par rapport à ce nom. Avec le temps, j’ai appris à vivre avec, ça ne me dérange plus», dit-elle. Le plancher étant débarrassé de cette ombre, poursuivons.

«Je vais vous faire une confidence: c’est une grande première pour moi. Je n’ai jamais fait de conférence avec les gens allongés sur des matelas», glisse-t-elle à son public. Il fallait que ça lui arrive un jour: le sommeil est le thème de ses deux derniers ouvrages. Praticienne de la technique de développement personnel appelée «sophrologie», mais aussi d’autres approches telles que l’hypnose, la psychothérapeute française a consacré ses livres précédents au stress, à la confiance en soi et aux méthodes pour mincir. Son dernier, Enfants, ados, les aider à dormir enfin , a paru début septembre.

Des schémas représentant le «train du sommeil» ont été posés sur chaque matelas. On les étudie avant de chausser les masques de sommeil. Un train, c’est un cycle, composé d’un certain nombre de wagons. Derrière la locomotive de l’endormissement viennent les voitures du sommeil très léger («on est comme sur un nuage, on entend les bruits»), léger («vous allez encore entendre les bruits, mais on ne comprend plus trop ce qui se passe»), profond («on n’entend plus rien, on est coupé du monde»), très profond, et enfin paradoxal: «C’est le sommeil des rêves, au cours duquel le cerveau enregistre ce qu’il a appris durant la journée.» Vient ensuite une phase de latence: «Si aucun bruit ne vous réveille, vous allez continuer pour un nouveau cycle – un nouveau train.» Question cruciale: «Combien de trains me faut-il? On n’est pas égaux face au sommeil. Certains ont besoin de quatre cycles, d’autres de six ou sept. Einstein était un gros dormeur.»

Une quiétude flotte sur l’assistance, des arbres se balancent dans le ciel qui noircit derrière les baies vitrées. Va-t-on tenir le coup? «Vous allez peut-être vous endormir, ou pas», avait annoncé la conférencière. Les vagues de sa voix, d’une douceur régulière, nous installent dans une zone grise. «Des gens vous disent: je n’ai pas fermé l’œil de la nuit», enchaîne-t-elle. Mais ce n’est pas vrai. «Une insomnie dure au maximum deux heures – la même durée qu’un cycle de sommeil.»

Quelles sont les causes immédiates du mauvais sommeil? Il y a la pollution sonore ou visuelle, évidemment. Mais il y a aussi ce que Michèle Freud appelle les «faux amis». L’alcool en fait partie, dit-elle. «Il est utilisé comme sédatif. On se dit: je vais boire un coup pour m’endormir. Erreur. Contrairement à ce qu’on pense, c’est un neurotonique, un psychoexcitant. Pris en excès, il a pour effet de réduire le temps de sommeil, principalement celui du sommeil paradoxal, qui est la phase la plus réparatrice. L’alcool dérègle les cycles en faisant chuter le taux de mélatonine – l’hormone du sommeil – et en accentuant les ronflements, ainsi que les apnées. Les tests en laboratoire ont montré qu’il déclenche une série de micro-réveils.»

Venons-en au sommeil des enfants. L’une des difficultés majeures pour les parents semble être de trouver la bonne durée pour le rituel du coucher. On évitera d’escamoter ce moment, mais aussi de l’éterniser. «Il faut des règles, des limites. Il y a des parents qui culpabilisent parce qu’ils travaillent toute la journée et, du coup, ils font durer indéfiniment ce câlin, ce bisou… Il faut au contraire, tout en donnant la dose de câlins suffisante, expliquer à son enfant que voilà, là c’est le couvre-feu, le dernier bisou, la dernière histoire – et on dort. Je vous garantis que lorsque je reçois des enfants qui ont des troubles du sommeil et que je fais un peu de psychopédagogie là-dessus avec les parents, toute la famille retrouve une certaine sérénité.»

Les problèmes réapparaissent quelques années plus tard sous une forme hormonale et numérique. «Le fléau chez les adolescents, c’est l’utilisation des smartphones et des tablettes. Cela s’ajoute aux effets de la puberté, qui décale l’endormissement en créant ce qu’on appelle un «retard de phase». C’est ainsi que les adolescents loupent les trains du sommeil…» Le phénomène s’inverse chez les personnes âgées. «Là, on va être en avance de phase. Certains vont ressentir le besoin impérieux de dormir très tôt et se réveillent de façon définitive vers 4 ou 5 heures. Peut-être consacrerai-je mon prochain ouvrage au sommeil des seniors.»

Avec ou sans bisou, le rituel du coucher semble également être important pour les adultes. Eviter les engueulades («si vous avez des comptes à régler avec votre compagne ou compagnon, profitez-en pour le faire à un autre moment»), faire de la chambre «un temple de la sérénité»… Et si le sommeil se dérobe malgré tout? «Songez à un paysage de bord mer, prenez bien le temps de l’installer…»

Le dictaphone est là pour nous livrer la suite: apparemment, c’est à cet instant qu’on a sombré. «Imaginez un grand soleil qui se reflète sur la surface de l’eau. Là-dessus, un bateau. Maintenant, pensez que vous mettez toutes vos préoccupations dans ce bateau. Et continuez à le fixer jusqu’à ce qu’il devienne un tout petit point au loin.» Brillance imaginaire de la mer: «Elle a un effet hypnagogique – elle vous permet d’entrer dans un niveau de conscience modifiée.»

«Enfants, ados, les aider à dormir enfin», par Michèle Freud (Albin Michel).