Marie, 94 ans, est venue pour «entretenir le peu qui me reste», Agnès, 84 ans, parce qu'elle a «un peu tendance à marcher de travers», Juliette, 80 ans, pour faire face à des problèmes de concentration et Jacqueline, 75 ans, parce qu'enfant elle adorait la rythmique. «Alors, je me suis dit: «pourquoi pas?».

Pourquoi pas, en effet? Les dames et le monsieur réunis ce jeudi matin à l'Institut Jaques-Dalcroze de Genève ont choisi leur docteur dans le réseau de médecins de famille Delta, qui fait à ses patients plusieurs offres préventives gratuites dont celle de ce cours de rythmique senior qui rencontre un franc succès.

Jacqueline, en tout cas, n'a pas de quoi être dépaysée: les exercices - marcher, battre des mains, faire des rondes en se modelant sur des indications données au piano - ne sont à première vue pas très différents de ceux qui ont préparé des générations d'enfants à l'étude de la musique.

Mais leur apparente simplicité est trompeuse: faut-il battre des mains ou des pieds? Partir à droite ou à gauche? Marcher seul ou se mettre en ronde? Lorsque deux de ces questions se posent à la fois, on a tôt fait de se tromper, et la bonne humeur qui salue les gaffes n'empêche pas une concentration visible sur les visages.

Au bout de l'heure, les participants ont travaillé des capacités menacées par le vieillissement: faire deux choses à la fois, s'adapter rapidement à une situation qui change et conserver son rythme de marche sans se laisser perturber par une intervention extérieure.

De ce travail, les médecins du réseau Delta espèrent une prévention efficace des chutes, qui constituent l'un des risques de santé majeurs des personnes âgées. Ils ne sont pas les seuls: le professeur Andrea Trombetti mène actuellement une étude destinée à mesurer, à l'aide d'un groupe témoin, les progrès faits au terme du cours par des personnes présentant des problèmes de marche*.

Tout a commencé avec Reto Kressig, alors professeur de gériatrie, et un groupe d'octogénaires connues comme «les dames de Mlle Naef». Le premier avait mis au point un appareil permettant de mesurer la foulée: lorsque celle-ci raccourcit et, surtout, devient plus irrégulière, le risque de chute augmente. Il a notamment mesuré celui des «dames» qui suivaient depuis une quarantaine d'années le cours d'une prof historique de l'institut: Edith Naef, qui a raccroché en 2004 au très bel âge de 100 ans pour s'éteindre en février 2007, doyenne du canton de Genève. Elles atteignaient les mêmes scores que des personnes de 30 ans.

Pas question, bien sûr, d'obtenir des performances comparables en quelques heures de cours. Mais une première étude a donné des résultats encourageants. «Les exercices de rythmique, explique Silvia Del Bianco, directrice de l'Institut Jaques-Dalcroze, favorisent l'automatisation de la marche, qui fait justement défaut aux personnes à risque. Elle stimule aussi les réponses créatives aux situations imprévues, la conscience corporelle, la capacité d'interagir et de maîtriser l'espace.» Et elle met de bonne humeur, ce qui ne gâche rien.

Pour adapter leur travail aux besoins des aînés, les profs de l'Institut ont suivi une année de formation continue. Lancés en 2004, les cours de rythmique senior sont aujourd'hui au nombre de 14, dont deux inclus dans le programme de recherche et trois réservés aux patients du groupe Delta. A chaque publicité qui leur est faite, les demandes d'inscription affluent, assure Martine Jaques-Dalcroze, porte-parole de l'Institut. Et les élèves prennent leur rôle au sérieux: «Elles sont toujours disponibles, par exemple lorsque nous organisons des journées portes ouvertes», note Silvia Del Bianco.

L'idée essaime déjà: les caisses CSS et Helsana l'offrent à leurs assurés à Bâle et à Zurich, note Marc-André Raetzo, médecin responsable du réseau Delta. Et le problème que les cours visent à maîtriser est loin d'être rare. Les participants à la recherche ont été recrutés par le réseau Delta au moyen d'une offre envoyée, dans un secteur de Genève, à l'ensemble de ses patients âgés de plus de 65 ans. Sur les personnes qui se sont présentées, une moitié présentait une irrégularité de marche, prédictive de chutes possibles.

* On recherche toujours des personnes de plus de 65 ans désireuses de prendre part à la recherche du professeur Trombetti. Les personnes intéressées peuvent s'adresser à Anne Winkelmann au 022/305 65 57.