Société

Le sentiment d’insécurité des seniors n’est pas celui qu’on croit

Les statistiques montrent que le malaise est plus important chez les personnes âgées que dans le reste de la population. Une étude parue dans la «Revue suisse de sociologie» nuance ce constat et montre que le regard des autres conditionne en partie ce ressenti

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«Je sors le soir au cinéma et écouter des concerts, je n’ai jamais la boule au ventre, ou la peur de me faire agresser.» Elisabeth est une Genevoise de 77 ans. Le sentiment d’insécurité? Elle ne connaît pas, «même si j’ai des connaissances qui ont été attaquées pour un porte-monnaie».

Mais à Genève, pourtant, la plupart des plus de 65 ans se déclarent insécurisés après 22 heures: 70,8% pour les femmes, 59,9% pour les hommes, selon les résultats du Diagnostic local de sécurité 2013. Des statistiques que nuance l’étude qualitative «Le sentiment d’insécurité chez les personnes âgées: entre transformations de l’environnement et fragilité individuelle», menée sur le canton de Genève et parue dans la Revue suisse de sociologie.

«Les questions qui permettent d’établir les statistiques sont les mêmes pour toutes les tranches d’âge de la population, mais certaines sont inadéquates», pointe Cornelia Hummel, maître d’enseignement et de recherche au Département de sociologie de l’Université de Genève et coauteure de l’étude. «Les seniors ne se sentent pas forcément d’être dehors après 22 heures, simplement parce qu’ils n’ont souvent aucune raison d’être dehors à ces heures-là.» Mais en Suisse, 18% des plus de 60 ans font tout de même part d’un sentiment d’insécurité, contre 10% pour les 40-59 ans et 11% pour les 18-39 ans, selon les chiffres de l’European Social Survey (ESS).

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Peur de l’environnement plus que de la criminalité

Mais surtout, l’étude, réalisée en interrogeant des seniors de 70 à 92 ans, montre que l’anxiété des seniors est souvent liée à l’environnement et non à la criminalité: «Beaucoup mentionnent la peur de se faire bousculer, que les transports publics soient inadaptés ou les trottoirs trop hauts», explique Cornelia Hummel.

Un constat qui parle à René Goy, directeur adjoint de Pro Senectute Vaud: «Lorsqu’on parle insécurité chez les personnes âgées, on pense vols de sacs à main. Mais la crainte vient souvent de l’environnement. Et la criminalité envers les seniors, comme le montre notre récente étude sur les abus financiers, est souvent plus insidieuse qu’une agression physique.»

Des victimes passives? Non!

Autre stéréotype déconstruit: on envisage souvent les seniors comme des victimes passives face à l’insécurité. La réalité montre le contraire, détaille Cornelia Hummel: «Ils s’adaptent pour dépasser leur vulnérabilité et disposent de stratégies: faire leurs courses à une heure où ils connaissent les caissières pour se sentir en sécurité, prévoir de façon très précise un itinéraire en fonction de l’heure et de l’éclairage…» René Goy observe aussi ce genre de «techniques». «Sortir avec un chien, mettre une chaîne à la porte, avoir des voisins prévenus qui s’inquiètent de ne pas les voir pendant un temps inhabituel. La liste est longue.»

L’étude pointe aussi l’influence du regard des autres et des médias sur ce sentiment d’insécurité. «Beaucoup ne sortent plus parce qu’on entend parler de nombreuses agressions dans les journaux et à la télévision», réagit Elisabeth. «La peur est contagieuse, la confiance l’est aussi», sourit René Goy.

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Questionner plutôt que dicter

Pour René Goy, la façon d’aborder ces questions avec les personnes âgées peut s’améliorer. «Elles sont souvent infantilisées. Dicter une conduite n’est pas toujours adapté, même si certaines ont un sentiment décalé sur leurs capacités.» La solution? «Demander à un senior comment il gère telle ou telle situation permet de respecter son statut et de vérifier des craintes qui peuvent s’avérer réelles.»

Elisabeth, elle, souhaiterait une communication plus positive: «Il ne faut pas penser qu’être âgé signifie se priver de sortir le soir. Dans les salles de spectacles, il y a beaucoup de seniors!»

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