Encore un peu d’histoire, je suis sûre que vous aimez ça. Une histoire racontée par Alessandro Barbero dans un livre dont j’espère vous reparler bientôt*.

Il s’appelait Giulio Savorgnan, il était Vénitien et c’était un architecte spécialisé dans les places fortes. Ses murailles étaient à la pointe du progrès technologique et on se les arrachait comme autant de boucliers antimissiles. Son chef-d’œuvre, la ville forteresse de Palmanova, dans le Frioul de ses lointaines origines, peut encore être admiré aujour­d’hui. Avant ça, il avait fortifié Candie, en Crête, et Nicosie, à Chypre.

Nicosie, comme Palmanova, devait être entourée d’une muraille en étoile. On était en 1567 et la Sérénissime, qui possédait l’île depuis un siècle, doutait de pouvoir réussir longtemps encore à persuader les Turcs de respecter sa souveraineté sur un territoire aussi éloigné d’elle que proche d’eux. Giulio allait sur ses 60 ans.

Revêtir une ville existante d’une enceinte de fossés et de murailles tenant compte des toutes dernières découvertes scientifiques ne se fait pas sans quelques ajustements. En clair, il a fallu raser des quartiers entiers, églises, maisons et jardins compris. Les habitants ont fait contre mauvaise fortune bon cœur: il y allait de leur sécurité et, de toute façon, les associations de défense du patrimoine étaient assez mal vues à l’époque.

Mais, tout bâtisseur de forteresses qu’il était, notre Giulio était un tendre. A moins qu’il se soit attendri avec l’âge. Quoi qu’il en soit, il en eut le cœur brisé. «Et mon métier, écrit-il à un familier, est bien canaille et cruel, fâcheux et inhumain et je ne puis continuer plus longtemps.»

Commencée en 1593, Palmanova nous montre que ce ne fut qu’une défaillance passagère. N’empêche: vous en connaissez beaucoup, vous, des architectes du XXIe siècle qui ont de ces états d’âme?

Trois ans plus tard, Nicosie, mal défendue, était prise par les Turcs après à peine deux mois de siège. Les habitants ont été coupés en rondelles ou réduits en esclavage tandis que les paysans des environs se soumettaient allégrement à la tutelle ottomane, moins prédatrice que celle de leurs coreligionnaires chrétiens. Cela pour rappeler 1) que la technologie n’est pas tout et 2) qu’on ne faisait pas plus de sentiment alors qu’aujour­d’hui.

A l’inverse, toute délicatesse n’a pas disparu avec le XVIe siècle. Prenez Christoph Mörgeli, pas un tendre non plus à première vue. Eh bien, il a suffi qu’on critique un peu lourdement sa gestion du Musée d’histoire de la médecine de l’Université de Zurich pour qu’il se sente mobbé. Quelle touchante fragilité!

Regardez aussi – si vous parvenez à les distinguer dans la mêlée – les vaillants barbus qui rameutent les foules musulmanes aux quatre coins du monde pour protester contre un affligeant navet que personne n’aurait remarqué sans eux. Ne font-ils pas preuve d’une hypersensibilité esthétique presque terrifiante?

Les auteurs du navet eux-mêmes, si l’on va par là, ne sont-ils pas eux aussi de grands sensitifs? Comment expliquer sinon l’efficacité mortelle qu’ils parviennent à atteindre malgré un manque abyssal de compétences intellectuelles et artistiques? S’ils n’étaient pas aussi impressionnables, d’ailleurs, éprouveraient-ils ce besoin maniaque de se cacher quand la célébrité leur tend les bras?

Je pourrais continuer. Mais, pour tout dire, je trouve ça un peu déprimant: s’il ne suffit pas d’avoir des sentiments pour être bon, où va-t-on?

* «La bataille des trois empires – Lépante, 1571», Flammarion, 684 p.

«Mon métier est bien canaille, fâcheux et inhumain»