Il arrive encore parfois à Sergei Aschwanden de se réveiller d’un coup au milieu de la nuit. Toujours le même cauchemar, celui où il ne remporte pas cette fameuse médaille aux Jeux de Pékin… C’est dire si le bronze olympique l’a marqué. Il reste la consécration d’une carrière, de toutes ces années d’entraînement et de sacrifices. «Ce podium de 2008 a changé ma vie, confie l’ancien judoka professionnel. Sans lui, je ne serais certainement pas le même homme. J’y ai gagné en sérénité, en insouciance aussi peut-être.»

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Quand des gens l’interrogent, le Vaudois a cependant l’habitude de surprendre ses interlocuteurs en répondant que sa plus belle victoire demeure 2004… soit sa mortifiante élimination au premier tour des Jeux d’Athènes. «Cette défaite a été douloureuse, explique Sergei Aschwanden. Mais j’y ai beaucoup appris sur moi. Elle m’a permis de mieux savourer ma médaille quatre ans plus tard… mais aussi de la relativiser.»

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Car le sacre, si beau soit-il, n’est pas tout. L’homme a compris qu’il faut toujours avancer, se battre. Quand il tourne le dos au sport d’élite, il se lance à fond dans les études. Il décroche un bachelor en sciences du sport avec une mineure HEC, suivi d’un master en management du sport à l’Université de Lausanne, puis un CAS à l’Idheap (Institut de hautes études en administration publique).

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Aujourd’hui, à bientôt 45 ans, il est un des visages les plus connus du tourisme vaudois, à la tête à la fois de l’Office du tourisme et du Centre des sports de Villars. Depuis 2017, il est également le directeur général de l’Association touristique Porte des Alpes, qui réunit les communes de Villars, Les Diablerets, Bex et Gryon. A côté, il demeure actif en politique – il siège au Grand Conseil vaudois sous les couleurs du PLR – et dans les milieux sportifs: directeur technique de son club à Lausanne et, depuis le 1er juillet, président de la Fédération suisse de judo.

Les multiples casquettes de ce père de quatre enfants ont fini par lui valoir des critiques dans les Alpes vaudoises, des élus s’inquiétant que celles-ci n'affaiblissent son implication en faveur du tourisme local. «La question méritait d’être posée», répond serein le principal intéressé, assurant, au contraire, que ses différents mandats se renforcent les uns les autres. «J’ai toujours bossé comme une mule, cela ne me fait pas peur», poursuit celui qui, lors de sa carrière de sportif professionnel, s’entraînait dix à douze heures par jour, six jours sur sept.

Et s’il adore les défis, cet été 2020, Sergei Aschwanden a été servi. Il a repris les rênes de la fédération d’un sport de combat bouleversé par la pandémie, tout en devant faire face aux conséquences du covid sur les acteurs touristiques de sa région. Il ne se plaint pas.

Admirateur de Mandela

Le Lausannois de cœur, né à Berne d’une union entre un Uranais et une Kényane, revendique un caractère de battant. Un héritage familial. Il évoque sa grand-mère paternelle, morte à 104 ans, mère célibataire dans les années 1930 dans le petit canton d’Uri, qui s’est battue pour que l’église ne lui retire pas son enfant. Il parle aussi de son père, parti vivre en Afrique de l’Est, apprenant le swahili et qui est revenu en 1975 avec une femme africaine, s’installant à Berne, puis dans la région lausannoise.

«Ma mère a dû coup sur coup apprendre le suisse-allemand, puis le français, cela n’a pas été facile de s’intégrer», raconte Sergei Aschwanden. Contrairement à elle, lui n’a pas l’impression d’avoir été victime de racisme, à part les habituelles moqueries de cour d’école sur sa «tête de nègre». Mais les actuels débats, à la suite de la mort de George Floyd, l’interpellent. Il admire le courage de Colin Kaepernick, et de Mohamed Ali à l’époque, prêts à sacrifier leur carrière sportive pour leurs idées. Il aimerait un jour se rendre au Cap pour visiter Robben Island, où fut emprisonné Nelson Mandela: «Je vois ce voyage comme un pèlerinage philosophique.»

Défenseur du sport vaudois

Sergei Aschwanden a surtout une volonté de comprendre ces mouvements. Son engagement politique, c’était aussi pour prouver qu’il n’était pas fait «que de biscoteaux». Deux fois candidats au Conseil national, il s’engage pour le sport vaudois au sein du Grand Conseil. Il regrette que les Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) de Lausanne, même s’ils ont été un formidable accélérateur pour les infrastructures – de la Vaudoise aréna à la télécabine du Meilleret aux Diablerets – n’aient pas abouti à un réel renforcement du soutien aux jeunes et au sport.

«Le budget du SEPS [le Service de l’éducation physique et du sport] se monte à 8,3 millions de francs sur un budget cantonal de près de 10 milliards. Avec une hausse de 7 millions de francs, on pourrait fortement améliorer l’enseignement du sport et avoir des effets significatifs sur la santé publique.»

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«Les retombées des fédérations sportives internationales dans le canton sont estimées à 650 millions, poursuit le député. Il serait juste que les jeunes Vaudois y gagnent quelque chose.» Le discours est bien rodé. Sergei Aschwanden promet de ne pas lâcher. Enfant, il était le bagarreur de l’école. A tel point que sa mère l’inscrivit à l’âge de 8 ans au judo en espérant que cela canalise son énergie. «Je ne sais pas si je suis moins bagarreur, sourit-il. Mais avec l’âge, on découvre que l’on peut être tout aussi efficace avec des mots qu’avec ses poings.»


Profil

1975 Naissance le 22 décembre à Berne.

2008 Médaille de bronze aux Jeux olympiques de Pékin.

2013 Direction du centre sportif de Villars-sur-Ollon.

2017 Election au Grand Conseil vaudois.

2020 Présidence de la Fédération suisse de judo.


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