Mère Teresa, la célèbre religieuse albanaise active en Inde jusqu'à sa mort à 87 ans le 6 septembre 1997, sera-t-elle la première bienheureuse du prochain millénaire? Aujourd'hui en l'église Sainte-Marie de Calcutta, un archevêque doit désigner les trois membres du tribunal charger d'instruire la cause de la célèbre nonne. L'aura dont Agnès Gonxha Bojaxhiu, alias Teresa, jouit dans les vingt dernières années de sa vie est encore vive et les supporters de sa béatification nombreux.

Cette aura de sainte doit beaucoup à un travail intense des médias toujours à la recherche d'«icônes» dont les foules, friandes de figures héroïques et de «stories» édifiantes, font leurs délices. La célébrité de mère Teresa, l'écho donné à sa présence à Calcutta auprès «des pauvres parmi les pauvres» sont également le fruit de son travail intense de relations auprès des personnalités les plus éminentes de notre temps. En revanche, les nombreux griefs faits à la religieuse sont moins unanimement connus. Ils n'en sont pas moins graves, et ce sont eux que le tribunal devra examiner avant de soumettre le dossier à la Congrégation pour la cause des saints, au Vatican, qui tranchera en dernière instance.

C'est Christopher Hitchens, un Britannique établi aux Etats-Unis, qui a lancé le pavé dans la mare en 1995, avec son livre La Position du missionnaire: Mère Teresa en théorie et en pratique. L'auteur y dénonçait le «culte de la souffrance» comme moyen d'atteindre Dieu, pratiqué dans les mouroirs. Il notait que les patients accueillis là ne faisaient l'objet ni de diagnostic, ni de soins, et encore moins d'analgésiques, la préoccupation principale des Missionnaires de la Charité – l'ordre fondé en 1948 par Teresa – étant le prosélytisme catholique, «alors qu'elle-même se faisait suivre, en cas de besoin, par les meilleurs médecins». Ce grief était confirmé par divers observateurs des milieux internationaux de la santé – notamment les responsables de la revue The Lancet – ainsi que par des bénévoles ayant travaillé aux mouroirs.

C'est ainsi qu'une infirmière vaudoise, Isabelle Aegerter, de Bex, avait déclaré son désenchantement au Nouveau Quotidien en février 1997, après un long séjour à Calcutta. «Derrière le piédestal sur lequel je l'avais placée (Mère Teresa), la réalité n'était pas si belle», disait la Vaudoise. […] Les religieuses s'en vont tous les matins chercher les gens dans la rue. Mais aucune investigation médicale n'est faite.» Pas question de fournir des calmants, «pour la bonne raison qu'il n'y en avait pas», renchérit aujourd'hui Eric Burger, le compagnon d'Isabelle, qui a également passé quelques mois à Calcutta.

Cette précarité, en dépit des dons considérables qui affluaient vers les missionnaires, explique Christopher Hitchens, venait du fait que la candidate à la béatification ne consacrait pas cet argent à l'équipement médical de ses centres d'accueil, mais bien à la création de couvents – quelque 500 recensés en Inde et à l'étranger.

Or, ainsi qu'Isabelle Aegerter l'observait, nombre de membres de la communauté avouaient s'être convertis au catholicisme «pour être tout simplement logés et nourris». L'entrée au couvent étant soumise à l'obligation de lire et écrire, note encore Eric Burger, ce sont «les Indiens des castes supérieures qui trouvaient là les conditions favorables qui étaient refusées aux grands malades de la rue».

Dans sa descente en flammes de la religieuse, l'écrivain britannique mettait en outre l'accent sur les «mauvaises fréquentations» de Teresa. «Bien que se déclarant apolitique, dit-il en substance, elle a montré sa sympathie pour les gouvernants d'extrême droite.

On lui reproche par exemple sa sympathie pour Duvalier, l'ancien tyran d'Haïti, dont elle a accepté des dons. De même, elle n'hésita pas à plaider la clémence en faveur d'un banquier californien, Charles Keating, jugé en 1992 pour une gigantesque escroquerie au détriment de petits épargnants.

Férocement engagée contre l'interruption de grossesse, elle aimait, rappellent également les pourfendeurs de la religieuse, se faire photographier avec les personnalités les plus en vue de la scène internationale.

Sa rencontre avec la princesse Diana – qu'elle a pratiquement suivie dans la mort – avait ainsi donné lieu à une couverture médiatique impressionnante, de même que ses obsèques à Calcutta auxquelles avaient assisté la reine Fabiola, les reines d'Espagne et de Jordanie, Hillary Clinton et Bernadette Chirac.