«Qu'ils viennent, les bourreaux! Ils n'ont pas le droit d'entrer ici et de tuer mes bêtes! Nous serons deux cents paysans à les accueillir avec des fourches!» Hors de lui, cet éleveur gallois dit sa rage sur la chaîne de télévision ITV. Il vient d'apprendre que le ministre de l'Agriculture, Nick Brown, a donné son feu vert à l'abattage préventif de plusieurs centaines de milliers de moutons et de porcs sains qui se trouvent à proximité de fermes contaminées, ou qui ont été en contact avec des animaux ayant transité par trois marchés aux bestiaux de Galles et d'Angleterre touchés par l'épizootie de la fièvre aphteuse. La sinistre besogne a débuté vendredi dans les comtés de Cumbria et de Dumfries and Galloway, de part et d'autre de la frontière occidentale, entre Ecosse et Angleterre.

Alors que s'achève la troisième semaine de crise, le pays entier prend peu à peu la mesure de la catastrophe, qui laissera quoi qu'il arrive des traces durables. Dans les deux zones précitées, tous les moutons et porcs sains qui se trouvent dans un rayon de trois kilomètres des zones d'exclusion touchées par le virus seront abattus. «Vu la taille de la région et le nombre de cas décelés, il ne restera plus rien, constate un éleveur. Nos prairies seront désertes et sentiront la mort pour longtemps.» Dans un autre comté critique, le Devon, toute suspicion de propagation entraînera l'abattage des animaux sains.

Ben Gill, le président du plus grand syndicat d'éleveurs, la National Farmers Union, estime que cette mesure est aussi terrible que nécessaire: «Nous devons éradiquer la maladie par une politique d'abattage et de destruction très vigoureuse.» Mais si pour l'heure une majorité de ses pairs acceptent à regret cette stratégie, en demandant que tout aille très vite pour limiter les souffrances humaines liées à l'incertitude, un nombre croissant d'éleveurs s'oppose à la tactique du pire. A l'instar de son collègue gallois, Andrew Spence, coordinateur régional du groupe Farmers for Action pour le nord-est du pays, a mis en garde contre la «révolte rurale» que la politique du gouvernement risque de provoquer: «Ici, les éleveurs ne toléreront personne sur leurs terres qui viendrait abattre des animaux non infectés.» John Thorley, patron du syndicat d'éleveurs de moutons, estime qu'il s'agit désormais d'une «campagne de destruction pour le seul but de détruire».

Il faut dire que le ministre Nick Brown a commis une gaffe monumentale jeudi en annonçant d'abord que les bovins subiraient le même sort que les porcs et les moutons, avant de se rétracter par porte-parole interposé. «Affirmer que l'on va abattre vos vaches pour se contredire juste après, c'est de l'incompétence pure, confiait Joan Bowman, une éleveuse qui vit près de Carlisle, au Daily Telegraph. Nick Brown devrait venir ici et constater de lui-même ce que cela engendre pour les fermiers. La tension est incroyable. Le ministère a tué des vaches appartenant à des amis alors qu'elles étaient encore dans leur étable. Les cadavres ont tellement gonflé qu'ils sont coincés dedans. Le public n'a aucune idée de ce qui se passe ici.»

La stratégie de l'abattage massif va en effet accroître les invraisemblables problèmes logistiques des éleveurs et des services vétérinaires nationaux. La seule épuration du comté de Dumfries and Galloway prendra trois semaines à un mois, et le nombre d'animaux à tuer nécessite l'engagement de nouveaux spécialistes de l'abattage, de nouveaux vétérinaires, alors que ceux-ci manquent déjà, et que les premiers «refus de servir» sont enregistrés de la part de praticiens solidaires des éleveurs opposés à la politique gouvernementale.

Le ministère de l'Agriculture doit revoir sa méthode d'abattage. Il vient de faire appel à l'armée pour l'aider à l'enlèvement des carcasses d'animaux, le sol et les champs de certaines fermes étant jonchés de bétail en décomposition, faute de moyens pour les éliminer. A la hâte, on a emballé têtes et pieds dans des sacs en plastique.

Mais il faut aussi songer à abandonner le seul recours aux bûchers pour éliminer les carcasses. Un millier d'animaux morts nécessite un bûcher d'un kilomètre de long, deux mille billes de bois et 300 tonnes de charbon! L'ensevelissement des cadavres, méthode appliquée en 1967 lors de la dernière grande épizootie, rencontre l'opposition des compagnies d'eau qui craignent une contamination des nappes phréatiques. En désespoir de cause, les vétérinaires nationaux ont ouvert une usine chargée de bouillir les carcasses, réduites en une sorte de pâte grasse qui est ensuite incinérée.

Pendant que les éleveurs mortifiés voient, jour après jour, leurs troupeaux et leurs revenus partir en fumée (un paysan désespéré s'est pendu l'autre jour, premier suicide directement lié à la crise), la nation se déchire autour des mesures prises ou à prendre. La plus grande confusion règne. Certains comtés touristiques ne sont plus d'accord de fermer tous leurs chemins pédestres, d'autres surréagissent en fermant écoles et églises. Surtout, l'échéance électorale du 3 mai (élections locales et, probablement, nationales) provoque un affrontement villes-campagnes. En avance de 26 points dans les sondages, un record, Tony Blair ne veut pas les différer. Et tandis que la campagne bientôt unanime exige leur report en vertu de l'équité démocratique et du respect du drame paysan («Ce serait comme enterrer la grand-mère, puis célébrer le mariage d'une fille le jour d'après», commente un député travailliste), les commentaires citadins se multiplient pour protester contre l'influence des éleveurs «qui engloutissent déjà des milliards en subventions payées par les contribuables». La crise de la fièvre aphteuse commence à sentir très mauvais en Grande-Bretagne.