Scène de la vie médicale genevoise. Nous sommes dans le cabinet d’un chirurgien connu comme spécialiste des organes génitaux féminins. Un couple dans la fleur de l’âge est venu soumettre son grand projet à l’homme de l’art: offrir à madame un design génital. Le médecin fait déshabiller la patiente, observe ses parties intimes, et fait remarquer qu’il n’y a là aucune malformation ni disgrâce particulière. La femme tire de son sac la page d’un magazine de charme, pointe une photo et dit: «Je veux ça.»

«C’était un sexe irréel, avec des grandes lèvres aérodynamiques et très aplaties, un pur produit de Photoshop», raconte Gabor Varadi. Le chirurgien n’a pas manqué de l’expliquer au couple avant de l’éconduire: «La banalisation de la pornographie a pour effet de donner à voir des modèles impossibles», remarque-t-il.

Une vieille histoire, celle du modèle impossible: si les Grecs avaient connu la rhinoplastie… Sauf que cette fois, l’histoire se répète sur un territoire du corps qui, contrairement aux seins, aux lèvres, aux fesses, avait jusqu’ici échappé au jugement esthétique. Un sexe féminin, c’était au-delà du beau et du laid (lire ci-dessous).

Ça ne l’est plus. Des femmes font aujourd’hui appel à la chirurgie génitale pour des raisons purement plastiques. Leur nombre est impossible à chiffrer car ce marché échappe à la statistique, mais tout indique une demande «en pleine effervescence» (Gabor Varadi), voire exponentielle dans les pays à la pointe du phénomène: les Etats-Unis bien sûr, mais aussi la Grande- Bretagne ou la France. Dans le bassin lémanique, plusieurs «sex designers» proposent aujourd’hui, plus ou moins discrètement, leurs prestations.

Il ne s’agit plus seulement de reconstituer un hymen pour préserver l’honneur de la famille. Ou même de rétrécir un vagin distendu pour retrouver le plaisir perdu (celui du partenaire, surtout). Le «design sexuel» s’intéresse au galbe du mont de Vénus, à la taille et à la tonicité des pétales de chair qui protègent l’entrée du vagin. Il privilégie l’esthétique, même au risque de la diminution du plaisir et suscite des mises en garde inquiètes de la part du corps médical.

L’intervention la plus demandée concerne les petites lèvres, appelées aussi nymphes en français et «Schamlippen» en allemand, soit, à choix, «lèvres de la honte» ou «lèvres de la pudeur». Les nymphes grandissent à la puberté et leur taille finale est très variable, dépassant plus ou moins celle des lèvres extérieures. La labioplastie, ou nymphoplastie, consiste à les raccourcir lorsqu’elles sont jugées trop grandes.

Une gynécologue britannique, Sarah Creighton de l’Institute for Women’s Health de l’University College Hospital de Londres, s’intéresse de près à cette opération très en vogue. En 2007, elle cosignait un article dans la revue des obstétriciens et gynécologues britanniques*, décrivant des patientes en quête de «vulves plates, sans rien dépassant des grandes lèvres», sur le modèle «prépubère que l’on retrouve dans les publicités». Elle notait que les petites lèvres, intensément innervées, «sont très sensibles et contribuent à la sensation érotique». Et que les risques qu’il y a à les inciser – notamment pour les futures accouchées – sont largement minimisés. Il y a dix jours, dans la même revue, la gynécologue est repartie à l’attaque: la labioplastie est une intervention mal documentée, écrit-elle. Ses promoteurs la prétendent inoffensive mais ne font rien pour en apporter la preuve scientifique.

Si des risques existent, commente Gabor Varadi, ils sont liés à une intervention mal exécutée: «Je rappelle que la chirurgie esthétique commence seulement à être enseignée dans les facultés et que les praticiens sur le marché se sont formés sur le tas. La meilleure manière de limiter les risques, c’est d’améliorer la formation.»

Sa consœur des Hôpitaux universitaires de Genève, Anne-Thérèse Vlastos, tient un autre discours: «Même quand l’intervention est parfaitement exécutée, il existe bel et bien des risques de complications, de douleurs résiduelles, de perte de sensibilité. Une cicatrice est une cicatrice et la vulve un organe qui a besoin de préserver la plus grande souplesse possible. Je conçois mal, par exemple, qu’on pratique une labioplastie, sans raison majeure, sur une jeune femme qui doit encore accoucher.»

Cela dit, les «raisons majeures» existent: à l’hôpital, Anne-Thérèse Vlastos effectue des labioplasties remboursées par les assurances. Chez certaines personnes, explique-t-elle, les nymphes sont tellement hypertrophiées que cela en devient handicapant pour faire du vélo ou porter des jeans. Le risque d’infection est aussi accru. «Pour les femmes qui ont un vrai problème, la labioplastie représente un progrès bénéfique. Pour les autres, c’est une mutilation incompréhensible.»

Gabor Varadi, lui, assume son choix de faire de la «médecine de bien-être» sur des femmes «capables de discernement et qui ne sont pas victimes de confusions psycho-émotionnelles». On est dans l’ère de la «customisation», constate-t-il.

Ces deux médecins ont cependant un point commun: leur savoir-faire vient de la chirurgie reconstructive, notamment sur les femmes ayant subi des mutilations sexuelles. Gabor Varadi, qui fait encore régulièrement des séjours professionnels en Afrique, ne manque pas de préciser que la demande de «sex design» a commencé à venir à lui, il y a cinq ans, sans qu’il l’ait cherchée.

C’est aussi le cas de l’Américain David Matlock, le plus bling-bling et le plus franchisé des prophètes du «rajeunissement vaginal»: «Il avait opéré une femme au vagin gravement relâché après un accouchement, raconte Gabor Varadi. Son mari l’a remercié du cadeau. Puis une amie de la patiente est arrivée: elle n’avait pas accouché, mais voulait la même opération. Là, Matlock a compris qu’il avait de l’or dans les mains.» C’était dans les années 80. Pamela Anderson n’allait pas tarder à montrer sa vulve toute neuve sur un plateau télé. Etant entendu, comme le rappelle Gabor Varadi, que «le seul organe sexuel véritable, c’est le cerveau».

*An International Journal of Obstetrics and Gynecology, mai 2007 et novembre 2009