«Bon pour les filles.» A la sortie de sa visite médicale par le «conseil de révision», le jeune conscrit français déclaré apte au service se pare d’une épinglette, achetée pour quelques sous auprès d’un colporteur, qui porte inscrits ces mots, en lettres rouges. Une vignette complète parfois la petite médaille, où l’on voit un troufion tripoter la poitrine d’une prostituée. C’est ainsi que, autour de 1900, l’examen qui certifie un homme «bon pour le service» s’accompagne, selon une coutume répandue, d’une décoration grivoise faisant office – selon les critères d’alors – d’attestation de virilité.

«Ce mouvement est commun à l’ensemble de l’Europe de l’Ouest au XIXe siècle: avec la mise en place du suffrage universel et d’un service militaire remplaçant les armées de métier, on voit s’établir une équivalence entre être un citoyen, être un guerrier et être un homme viril, y compris du point de vue de sa sexualité», commente l’historien français Fabrice Virgili. Invité ce mercredi à l’Université de Lausanne pour une journée d’étude sur «Corps en guerre: une reconfiguration de la virilité?», le chercheur étudie depuis vingt ans la manière dont les guerres influencent les relations entre hommes et femmes.

Les armées, les guerres: des dopants pour l’imagerie de la virilité? Des vitrines pour la masculinité triomphante? Ce serait trop simple. Fabrice Virgili est d’un autre avis: plus complexe, plus paradoxal, plus nuancé. Entre la Première Guerre mondiale et les conflits actuels à base de drones, la représentation de la virilité guerrière se trouve progressivement relativisée. Deux facteurs s’additionnent pour changer la donne. Le premier est le surgissement des femmes. «En 1914, on tient à ce que les soldats qui partent faire la guerre ne soient que des hommes: les femmes sont exclues de la zone de front. Mais petit à petit, un certain nombre d’entre elles s’en rapprochent. Ce ne sont pas seulement des infirmières, mais également des conductrices, des ambulancières. A partir de là, le monopole masculin de la guerre commence à s’atténuer.»

Deuxième facteur: l’image idéale du mâle en armes doit composer avec l’expérience des faits. «Le guerrier héroïque, qui n’a peur de rien, demeure dans les images de propagande, mais on s’aperçoit qu’il correspond de moins en moins à la réalité. A la guerre, tous les hommes voient leur corps et leur psychisme meurtris.» La peur, en particulier, acquiert un droit de cité dans la représentation de la virilité. «En lisant les témoignages qui en font état, aussi bien dans la littérature que dans les discours des généraux ou dans les avis des psychiatres aux armées, on observe, au milieu de la Première Guerre, un véritable basculement. L’idée, c’est que non seulement l’homme peut avoir peur, mais qu’il ne peut éviter d’en avoir. Du coup, une certaine fragilité fait partie de la masculinité. Il y a un début de faille dans une vision jusque-là uniforme. L’image de la virilité devient dès lors plus diversifiée.»

Le mouvement se répète, amplifié, au cours de la Seconde Guerre mondiale. «Dans le cas français, la défaite de 1940 est vécue comme une déroute masculine. Les citoyens ont failli, car ils n’ont pas réussi à faire ce que la Marseillaise leur demande: éviter que quelqu’un vienne «jusque dans nos bras, égorger nos fils, nos compagnes»… De plus, beaucoup d’hommes sont faits prisonniers, et les femmes doivent traverser seules l’expérience de l’Occupation et des bombardements.» Des femmes s’engagent par ailleurs dans la Résistance, où elles sont parfois à l’origine de réseaux.

«En Allemagne, la situation est semblable. L’effondrement du IIIe Reich est perçu comme une défaite des hommes allemands. Celle-ci se prolonge dans l’après-guerre. Beaucoup d’hommes sont prisonniers pendant de longues années en Amérique du Nord, en France ou en Union soviétique. Le début de la reconstruction prend donc place essentiellement dans une société de femmes – qu’on appelle les «femmes des ruines». D’une manière générale, le deuxième conflit mondial montre que le vécu de la guerre n’est plus tellement différent entre hommes et femmes. Sous les bombes, on est un peu à égalité.»

Cette «reconfiguration» des rôles sexuels suscite des réactions. C’est dans ce cadre, celui de la restauration d’une virilité fragilisée, que Fabrice Virgili place la vague des tontes qui déferle sur les têtes des femmes. Après un prélude dans le camp franquiste lors de la guerre d’Espagne, des hommes de tous les pays d’Europe tondront les cheveux de leurs concitoyennes au cours de la Seconde Guerre mondiale, dans des actes que l’historien lit autant comme une punition que comme une auto-réparation.

«Il y a une dimension punitive, parce que toutes les femmes à qui l’on s’en prend sont accusées, d’une manière ou d’une autre, d’avoir collaboré avec l’ennemi. Mais il y a aussi, je crois, l’idée de réparer l’humiliation masculine de la défaite. Ce ne sont pas les hommes qui se sont battus en 1940, et la majorité des prisonniers ne sont pas encore rentrés: ce sont des hommes plus jeunes qui, par ces actes, réaffirment leur pouvoir sur les femmes qui avaient été «perdues» par leurs pères et leurs grands frères», détaille Fabrice Virgili, qui a consacré au phénomène sa thèse et un ouvrage – La France «virile». Des femmes tondues à la Libération – paru en 2000 chez Payot.

Entre la redistribution des cartes et les réactions qui voudraient rétablir les anciens rôles, quel est le bilan? «On dit souvent qu’après la Première Guerre mondiale, les femmes sont renvoyées chez elles. Ce n’est pas tout à fait vrai – même si un certain nombre d’entre elles vont perdre leur emploi dans des secteurs tels que la métallurgie pour retourner dans d’autres, plus traditionnellement féminins, comme le textile. Il est vrai aussi, dans le cas français, qu’elles n’obtiennent pas le droit de vote à l’issue du conflit. Mais il faut relever que le parlement l’approuve très largement et que le Sénat s’y oppose de justesse.» Quant à la réaffirmation violente de la domination masculine lors de tontes, «cela n’empêche pas les Françaises d’obtenir le droit de vote à la Libération».

En règle générale, «on s’aperçoit que la guerre crée des précédents, des situations exceptionnelles, sur lesquelles on revient en partie quand elle se termine, certes, mais qui désignent des possibles qui peuvent ensuite se développer à plus long terme». Faut-il dès lors applaudir les conflits armés comme des catalyseurs d’égalité? «Ne me faites surtout pas dire ça! Ce qui se passe, c’est qu’au-delà d’une image trompeuse qui ferait croire que les guerres représentent un renforcement de la virilité, elles s’inscrivent en réalité dans un mouvement long, où l’égalité tend à s’accroître.»

Qu’en est-il aujourd’hui? En mars 2013, on a vu des vétérans et des sénateurs états-uniens s’insurger contre l’attribution de médailles aux pilotes de drones et aux soldats de la «cyberguerre». Pas assez virils, ces militaires qui guerroient avec des outils proches de l’équipement de bureau et du jeu vidéo? «Dans un article de l’ouvrage De la violence et des femmes, paru en 1997, Danièle Voldman montrait que lors des guerres mondiales, le bombardement aérien constituait déjà en quelque sorte une «mise à mort du guerrier», car le soldat tuait à distance, éloigné du combat. Le face à face disparaît avec la Première Guerre, où 80% des morts sont le fait des tirs d’artillerie. Le drone a quelque chose de cet ordre-là.» Mouvement long, encore une fois.

«D’autre part, on relèvera que c’est souvent par la technique que les femmes ont trouvé une place dans les armées. Il y a eu les conductrices automobiles pendant la Première Guerre, mettant en jeu une compétence – conduire – qui n’était alors pas du tout commune. Peu avant la Seconde Guerre, l’armée française a créé un corps d’infirmières pilotes secouristes de l’air (IPSA). La place des femmes dans l’armée était pensée comme impossible et combattue farouchement par la hiérarchie militaire en 1914 – et finalement, on en arrive à l’idée que l’armée est mixte. Le dernier bastion masculin, qui était dans l’armée française le sous-marin, vient de tomber.» Que conclure? «Il y a là l’achèvement d’un cycle. Même si, évidemment, des icônes de l’hypervirilité guerrière continueront d’exister dans la propagande, les films et les jeux vidéo. Mais bon: le jeu vidéo, ce n’est pas la réalité.»

«Corps en guerre: une reconfiguration de la virilité? Une perspective historique». Journée d’étude de la Plateforme interfacultaire en études genre de l’Université de Lausanne. Mercredi 12 novembre, de 9h45 à 17h30, salle 414-Amphimax UNIL-Sorge.