nature et culture

Le sexe à l’ère de l’«alternaturalisme»

Le fait d’être biologiquement mâle ou femelle détermine-t-il des différences, en dehors de la reproduction? Entre sciences de la vie et de la société, un livre fait le tour de la question

Mon corps a-t-il un sexe? se demandent les chercheurs rassemblés dans l’ouvrage portant ce titre, paru aux Editions La Découverte et faisant, pour la première fois en francophonie, le tour complet de la question – des sciences de la vie à celles de la psyché et de la société. Alors? Oui et non, répondent-ils. Oui, car nous avons un jeu de chromosomes et d’organes qui nous rend sexués (mais rien n’est simple: 1 à 2% de la population, soit 80 000 à 160 000 personnes en Suisse, est intersexe d’une manière ou d’une autre). Et non, car sur le plan biologique, cet état de fait ne détermine presque aucune différence par ailleurs.

Finie, donc, l’époque où même la science pouvait croire que femmes et hommes étaient profondément différents par nature. Finie, par ailleurs, l’ère où la remise en question des inégalités devait s’appuyer sur le rejet du «naturalisme» brandi par les tenants des rôles traditionnels. L’ordre du jour est désormais celui d’une nouvelle alliance entre la biologie et les sciences sociales. Sous la plume du philosophe Thierry Hoquet, le livre lance ainsi un appel en faveur de l’«alternaturalisme». Celui-ci consiste, d’une part, à débusquer les stéréotypes logés dans les travaux des savants et faussant leur science. Exemple? On a longtemps cru que le féminin était le sexe «par défaut», considérant qu’il fallait l’intervention d’un «facteur déterminant les testicules» (TDF) pour qu’un embryon devienne mâle – et omettant tout bonnement de rechercher le mécanisme qui forme les ovaires.

D’autre part, l’alternaturalisme appelle au «retour du sexe» dans les sciences humaines. Celles-ci, alliées à une biologie qui remise ses préjugés et qui révèle que «toutes les formes de sexualité ou de rapports entre mâles et femelles sont dans la nature», contribueront au développement global d’une science à la fois «plus solide» et «moins injuste».

Le cerveau a-t-il un sexe?

«Existe-t-il chez les femmes et les hommes des caractéristiques psychologiques distinctes? Une bonne partie de la population et quelques membres de la communauté scientifique en sont convaincus», écrit la psychologue Louise Cossette. Le best-seller Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus (1999) remplit le rôle d’un texte sacré pour cette croyance. Mais qu’en dit la science? La méta-analyse des études disponibles, qui permet de regrouper les résultats accumulés depuis une cinquantaine d’années, dresse un tout autre tableau.

Exemple: conformément aux clichés, les recherches montrent qu’il existe bien deux aptitudes cognitives (et «seulement deux», souligne l’auteure) qui distinguent les femmes des hommes: ces derniers ont «plus de facilité à se représenter les mouvements de rotation d’une figure complexe ou la position d’objets dans l’espace». La preuve que leur cerveau fonctionne différemment? Pas tout à fait. Si l’on soumet aux mêmes épreuves des filles fréquentant des écoles mixtes et non mixtes, on remarque que les premières réussissent moins bien que les garçons, alors que les secondes ne s’en distinguent pas. L’écart s’explique dès lors par le fait que «les filles des écoles non mixtes sont moins exposées que celles des écoles mixtes au stéréotype voulant que les garçons soient naturellement plus doués pour ce type de tâche».

A chaque fois que les études permettent de mesurer une telle variable, on constate ainsi que le comportement répond aux attentes plus qu’à un «effet sexe» inné dans le cerveau. Les hommes sont-ils plus agressifs? Oui. Mais cette différence «disparaît dans des conditions expérimentales qui permettent de préserver l’anonymat, c’est-à-dire lorsque les pressions pour se conformer aux rôles sexuels traditionnels sont les plus faibles»…

En matière de comportement sexuel, deux traits (et deux seulement) différencient les femmes des hommes: «la fréquence de la masturbation» et «la permissivité à l’égard des relations sexuelles avec des partenaires occasionnels» sont moindres chez les femmes, d’après les études. Oui, mais… Côté masturbation, l’écart ne cesse de se réduire au fil des décennies. Et côté permissivité, les différences sont minimes dans les sociétés plus égalitaires selon l’«indice de parité des sexes» des Nations unies. Si les disparités peuvent varier et se résorber, c’est bien parce qu’«il n’existe pas de caractéristiques psychologiques typiquement «féminines» ou «masculines.»

Et le cerveau en tant qu’organe, a-t-il un sexe? «La réponse scientifique est oui et non. Oui, parce que le cerveau contrôle les fonctions associées à la reproduction sexuée, qui sont évidemment différentes chez les femmes et chez les hommes. Non, parce que concernant les fonctions cognitives (raisonnement, mémoire, attention, langage), la diversité cérébrale est la règle, indépendamment du sexe», écrit la neurobiologiste Catherine Vidal. Les différences «n’ont rien d’irréductible ou d’inné», mais «la structuration de la matière cérébrale est le reflet intime de l’expérience vécue». Indifférencié au départ, mais doté de plasticité, le cerveau acquiert ensuite une identité sexuelle car, «depuis la naissance, il évolue dans un environnement sexué».

Le squelette a-t-il un sexe?

C’est ce que se demande la bio-anthropologue Evelyne Peyre. Dans les planches anatomiques que les savants dessinent à partir du XVIIIe siècle, la réponse est oui. L’époque abandonne les représentations d’un corps neutre et s’emploie à marquer la différence entre «beau sexe» et «sexe fort». Au XIXe siècle, on va plus loin, mettant en scène l’infériorité présumée de la femme, présentée désormais comme une «version inachevée de l’homme».

Et dans la réalité? Prenons les squelettes d’une population donnée, ventilons-les selon leurs caractéristiques. On obtient une distribution suivant des courbes de Gauss qui «rend impossible la prédiction du sexe chez plus de la moitié de la population». Que dire de l’autre moitié, des individus aux extrémités de la courbe, chez qui les différences font émerger des «traits osseux sexués», tels que le menton? On remarque, répond la chercheuse, que ces spécificités ne sont pas innées: elles découlent de différences dans l’alimentation et les habitudes de mouvement dans la période où les os se forment, au cours de l’enfance: «La société modèle notre anatomie, en inscrivant le genre dans notre corps.» Et… le bassin, alors? Un «réceptacle d’idées reçues», écrit la bio-anthropologue July Bouhallier. Les résultats scientifiques montrent que «la majorité des humains partage des formes pelviennes qui ne sont pas liées au sexe».

Le «genre» chez les animaux?

La question paraît saugrenue. Le genre désigne en effet tout ce qui dans la différence sexuelle n’est pas purement biologique (chromosomes, gamètes, gonades…), mais construit par l’environnement social. Les animaux non humains ne sont-ils pas, au contraire, soumis au déterminisme strict de l’instinct? C’est ce que l’éthologie croyait à l’époque de Konrad Lorenz: «Dis-moi quel est ton comportement et je te dirai si tu es un mâle ou une femelle, et de quelle espèce», résume l’éthologue Michel Kreutzer. En réalité, «chez un très grand nombre d’espèces, il n’existe pas de comportement maternel ou paternel prédéfini». Ces modalités dépendent de variables sociales, voire de «la personnalité des animaux». Car, chez eux comme chez nous, «la répartition des rôles parentaux subit des variations notables liées aux stratégies reproductrices individuelles».

C’est ainsi qu’on trouve des familles homoparentales chez les goélands femelles et les cygnes noirs mâles. Ou que le comportement copulatoire des femelles babouins Papio hamadryas et Papio anubis se déploie selon un large éventail de possibles, selon des variables sociales, lorsque les deux espèces vivent ensemble. C’est ainsi, donc, que la notion de genre «se révèle particulièrement pertinente lorsqu’on l’applique à l’animal».

«Mon corps a-t-il un sexe?», sous la direction d’Evelyne Peyre et Joëlle Wiels, Editions La Découverte, 300 p.

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