Circoncision

Sexe, religion et hygiène: la justice ouvre le débat de la circoncision

En 2012 comme il y a plus de 4000 ans, on coupe un petit morceau de zizi aux garçons. Sans bénéfice médical avéré. Et sans qu’aucun ne s’en plaigne. Tentative de comprendre pourquoi

Il y a ceux qui l’ont, et qui ne s’imaginent pas un instant vivre sans. Et puis il y a ceux qui n’en ont jamais eu l’usage, ne l’auront jamais, et qui, surtout, n’en voudraient pour rien au monde. Au chapitre des débats fortement polarisants, celui qui entoure le prépuce – en avoir ou pas? – a largement de quoi rivaliser avec celui qui oppose les usagers du Mac et ceux du PC. Avec ceci d’infiniment plus explosif, tout de même, que la circoncision mêle le religieux au sexuel, le symbolique à l’intime, sur un terrain où presque rien n’est objectif.

Dans un jugement rendu le 27 juin, le Tribunal de grande instance de Cologne en Allemagne a estimé que la circoncision d’un enfant sans motif médical est une blessure corporelle passible d’une condamnation. L’affaire concerne un médecin généraliste de Cologne qui avait circoncis un petit garçon de 4 ans à la demande de ses parents musulmans. Quelques jours après l’intervention, l’enfant avait dû être admis aux urgences pour des saignements. Le parquet de la ville avait alors engagé des poursuites contre le médecin. «Le corps d’un enfant est modifié durablement et de manière irréparable par la circoncision, estime le jugement. Cette modification est contraire à l’intérêt de l’enfant qui doit décider plus tard par lui-même de son appartenance religieuse. […] Le droit d’un enfant à son intégrité physique prime sur le droit des parents.»

Et voilà que s’ouvre un abîme de questions en tout genre. La circoncision rituelle étant principalement le fait des communautés juives et musulmanes, on ressent d’ici le malaise allemand, dans un pays où le poids culpabilisant de l’Histoire atteint sa charge maximale. Ce jugement relève-t-il d’un intégrisme laïque intrinsèquement islamophobe et antisémite? L’intégrité physique de l’enfant doit-elle être défendue par-dessus tout, y compris le droit des parents à pratiquer leur religion et à éduquer en ce sens? Le débat, évidemment, ne saurait s’arrêter aux rives du Rhin. Pour la première fois en Europe, un tribunal assimile la circoncision rituelle à une forme de mutilation, et recourt à son Code pénal pour condamner celui qui la pratique. Qu’est ce qui empêcherait d’autres cours de justice d’en faire autant?

Sabine Simkhovitch-Dreyfus, vice-présidente de la Fédération suisse des communautés israélites: «Dans la religion juive, la circoncision symbolise l’alliance entre le peuple et Dieu. Ce geste est mentionné dans le premier livre de Moïse, dans un texte qui se trouve au fondement des trois grandes religions monothéistes. Aujourd’hui, cette pratique reste très largement répandue dans la communauté israélite, y compris parmi des juifs laïcs. La communauté juive de Suisse se sent très atteinte par cette décision, même si elle n’a aucune conséquence directe sur nous. Ce jugement est très significatif d’une époque qui se méfie toujours plus des pratiques religieuses. On en vient à remettre en question des usages millénaires qui n’ont jamais posé aucun problème, comme si cela pouvait prévenir la montée de l’intégrisme religieux. Sur un terrain très différent, c’est ce qui s’est passé en Suisse avec la votation sur les minarets.»

Mêmes regrets à la Fédération des organisations islamiques de Suisse (FOIS). Son président, Hisham Maizar, y voit une restriction à la liberté de pratiquer sa religion: «Chez les musulmans, la circoncision n’est pas aussi fortement identitaire que pour les juifs. On peut être musulman sans être circoncis. En revanche, il s’agit d’une recommandation du prophète Abraham et de notre prophète Mahomet, qui tient aussi d’un précepte d’hygiène. Celui qui aime sa religion et son prophète souhaitera donc lui obéir. Même si, comme vous le dites, la médecine actuelle a cessé de recommander cette opération pour des raisons d’hygiène, le croyant choisira néanmoins d’obéir aux prophètes. Et le fera d’autant qu’il n’existe aucune contre-indication médicale à la circoncision.»

D’ailleurs, que disent les médecins? Jacques de Haller, président de la FMH: «Le corps médical n’a pas de raison de s’immiscer de façon normative dans un domaine qui ne met en danger ni la santé ni le bien-être de la personne. Les règlements suisses assimilent globalement la pratique de la circoncision à celle du tatouage ou du perçage d’oreilles.» La société suisse de chirurgie pédiatrique, elle, ne semble pas exactement de cet avis (lire en page suivante).

Reste qu’on peut encore se demander pourquoi. Et loin de nous l’idée de penser que la foi, la tradition ou l’appartenance communautaire ne sont pas de nobles motifs. Mais lorsqu’on demande ce qui, au fond, justifie de continuer à opérer ainsi les petits garçons à l’heure où l’on pourrait tout à fait envisager de couper une carotte symbolique à la place (les chrétiens mangent bien de l’hostie), la réponse invoquée relève plus qu’à son tour du «pourquoi pas?».

Aujourd’hui, un tiers de la population masculine du monde vit sans prépuce. A-t-elle le sentiment d’avoir été mutilée? Appelle-t-elle à réparation pour cette atteinte définitive à son intégrité sexuelle? On s’étonnera peut-être, mais des voix commencent à émerger.

Avant de s’intéresser à elles, retirons-nous un instant du terrain miné des religions, pour se plonger dans celui non moins problématique de l’éducation sexuelle. Dans les années 60 en Suisse, on recommandait encore aux garçons de bien se laver le zizi sous peine d’être pris de fortes envies masturbatoires. Et l’on préconisait pour les nouveau-nés mâles une circoncision de routine, en guise de mesure hygiénique préventive. En cela, les mentalités suisses, comme dans l’ensemble du monde industrialisé d’après-guerre, ont hérité du puritanisme victorien de la fin du XIXe siècle. A l’époque, la circoncision était considérée comme une méthode prophylactique contre la masturbation, la syphilis et les incontinences nocturnes.

Descendants en droite ligne de cette doctrine hygiéniste, les Américains comptent aujourd’hui encore parmi les peuples les plus circoncis de la terre, avec un taux qui oscille, depuis une dizaine d’années, entre 50 et 60% des nouveau-nés. Dans les années 60, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ce taux avait atteint 80%, à la faveur d’une grande vague de circoncision des soldats en partance pour les zones à miasmes de l’Afrique et du Pacifique.

Les Trente Glorieuses ayant sanctifié tout ce qui venait d’Amérique, on s’est mis à circoncire à grande échelle en Europe de l’Ouest et dans toutes les zones d’influence de l’oncle Sam. C’était à la mode.

Le tournant date de 1971, lorsque l’Association américaine de pédiatrie remet en cause pour la première fois cette opération. «Il n’y a aucune indication valable en faveur de la circoncision néonatale», écrit-elle alors dans ses recommandations pour le soin des nouveau-nés en hôpitaux. En 1975, elle entreprend de rassembler les arguments pour et contre. Et conclut en 1977 que rien ne permet de soutenir une généralisation de la circoncision néonatale, et que cette procédure ne peut pas être considérée comme un élément essentiel à la bonne santé.

Mais les mentalités sont comme les paquebots, elles mettent du temps à faire demi-tour. Dans les années 80, la circoncision décélère et passe de mode, un peu comme l’ablation des amygdales et des végétations. Partout, sauf aux Etats-Unis. Ainsi qu’en Israël et dans les pays musulmans, bien entendu, où la circoncision n’est pas un effet de mode. Ou alors à l’échelle plurimillénaire.

On comprend donc mieux pourquoi c’est aux Etats-Unis que l’on trouve aujourd’hui les mouvements les plus significatifs de lutte contre la circoncision. Au pays de la liberté, des hommes se sont organisés en associations pour dénoncer la mutilation dont ils estiment avoir été victimes à la naissance, puisque rien de médical ne le justifiait. Pourquoi, demandent-ils, les avoir privé à la naissance de ce petit morceau de zizi plein de terminaisons nerveuses dont ils ne connaîtront jamais les vertus? Et surtout, pourquoi poursuivre ces ablations inutiles sur des bébés qui n’ont rien demandé? Une association «intactiviste» californienne a cherché en 2011 à faire interdire la circoncision sous peine d’une amende de 1000 dollars. Le référendum a été suspendu en phase de validation.

«Personne ne veut toucher à ce sujet par crainte d’être taxé d’antisémite, s’emporte Sami Aldeeb, professeur de droit arabe et musulman, et virulent opposant à la circoncision. Pour ma part, j’estime que dénoncer l’ablation du prépuce comme une mutilation sexuelle – ce qu’elle est objectivement – est une manière de défendre les enfants. Il faut entendre les cris d’un enfant que l’on circoncit, c’est absolument insupportable!»

Contactée à ce propos, l’Unicef estime que «la circoncision masculine est en général moins invasive que l’excision, et que ses conséquences sont, la plupart du temps, moins graves. Néanmoins, il s’agit aussi en principe d’une violation du droit de l’enfant à son intégrité physique. Nous conseillons aux parents qui sont appelés à prendre une décision pour ou contre la circoncision de leur fils de mettre en balance avec le plus grand soin les différents aspects, qu’il s’agisse des droits de l’enfant ou d’autres considérations.»

Tout cela se joue de ce côté-ci de l’équateur, tandis qu’en Afrique subsaharienne, l’Organisation des Nations unies pour la lutte contre le sida mène campagne pour une circoncision généralisée. Il semble, en effet, que la prévalence des infections par le VIH soient jusqu’à 60% moins importantes chez les circoncis que chez les autres. Tout cela est encore en phase de test, mais l’on voit des politiciens africains s’engager de tout leur corps en faveur de la circoncision, comme les 150 parlementaires mâles du Botswana qui ont récemment payé de leur prépuce pour endiguer l’épidémie et montrer l’exemple.

Ce minuscule bout de peau fortement innervé n’a donc pas cessé de diviser et, surtout, de distinguer. Autrefois, il y avait les croyants et les autres. Puis il y a eu les gens propres et les autres. Demain, ce seront les plus désespérément exposés au sida, et les autres. Assurément, on n’a pas fini de parler du prépuce.

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