C’est rare que les choses du sexe se passent exactement comme on les avait imaginées en amont, lorsqu’elles n’étaient que des fantasmes flottant librement dans le secret de l’esprit. Par exemple: lorsque le jeune Jesse Bering en arrive enfin au moment fatidique de sa toute première rencontre érotique, voilà que la personne engagée avec lui dans l’acte se révèle «de loin plus intéressée à pratiquer une fellation sur mes orteils qu’à faire quoi que ce soit avec une autre partie de mon corps». C’est peut-être le début d’une vocation. Pas de «podophile», c’est-à-dire d’amateur transi des extrémités inférieures, mais d’enquêteur curieux face à la diversité de ces surprenants transports de notre cerveau qu’on a l’habitude d’appeler «charnels».

Deux bonnes décennies plus tard, devenu psychologue, auteur et professeur de divulgation scientifique à l’Université d’Otago (Nouvelle-Zélande), l’homme aux doigts de pieds sucés prend un grand recul – les siècles de notre culture, les millénaires de notre évolution – pour réfléchir à cette diversité dans un ouvrage qui vient de paraître en traduction française sous le titre Pervers – Nous sommes tous des déviants sexuels. Voilà de quoi mettre l’affaire des orteils en perspective.

Portraits de pieds

«À ma connaissance, il y a eu une seule tentative d’expliquer le fétichisme des pieds du point de vue évolutionnaire», note Bering. On doit cet exploit au psychologue A. James Giannini, qui met à jour, dans une étude publiée en 1998, une «tendance socio-sexuelle révélatrice». Il semble en effet que «tout au long de l’histoire humaine, l’érotisation culturelle du pied féminin atteint systématiquement un niveau maximum dans les périodes où l’on observe une vague de maladies sexuellement transmissibles». C’est par exemple lors de l’épidémie de syphilis des XVIe et XVIIe siècles que «des peintres espagnols ont commencé à se spécialiser dans des portraits de pieds de femmes». Au même moment, «un nouveau style de chaussures fait fureur, avec un décolleté montrant de façon aguichante la naissance des orteils».

Lorsque la rencontre génitale paraît risquée, l’attention libidinale semble ainsi se déplacer ailleurs. Effet de l’évolution, selon Giannini, qui aurait favorisé, dans le passé lointain de notre espèce, les individus «capables de devenir des partialistes sexuels», c’est-à-dire des gens dont l’excitation peut se focaliser sur des parties du corps qui ne sont pas dévolues à la reproduction. Un phénomène qui n’a rien à voir, relevons-le au passage, avec les élans éprouvés par les «objectophiles» ou «objectum sexuels»: des gens qui sont mis en émoi par des objets inanimés, et qui sont persuadés que ces derniers les désirent à leur tour. Cas célèbres: Eija Riitta Eklöf, la Suédoise qui «épouse le Mur de Berlin» en 1979, et Erika Eiffel, la championne américaine de tir à l’arc qui s’unit en 2007 à la tour du même nom. Une blague? Pas pour la sexologue états-unienne Amy Marsh, selon laquelle ces personnes sont atteintes d’un trouble neurologique appelé «synesthésie de personnification» qui les amène à percevoir des émotions chez les objets.

Tous à Las Vegas

Tout existe, tout répond à une logique enfouie quelque part, tout a une explication. Il s’agit pour Jesse Bering de poursuivre l’œuvre entamée à la fin du XIXe siècle par les premiers sexologues, Richard von Krafft-Ebing et Havelock Ellis (lequel s’avouait fièrement «urophile», c’est-à-dire amateur du «divin ruissellement» urinaire, et même «pionnier dans la reconnaissance de la beauté de cet acte naturel lorsqu’il est accompli par une femme dans la position debout»), en essayant de comprendre comment les formes du désir s’enracinent dans l’histoire naturelle, culturelle et personnelle. La forme que prend chaque sexualité individuelle dépend, selon Jesse Bering, d’un algorithme aux variables si nombreuses («gènes, expérience prénatale, chimie cérébrale, événements de la première enfance, dynamique familiale, milieu culturel, ainsi qu’un nombre indicible d’autres facteurs interagissant de façon inscrutable») que le résultat ressemble, pour chacun, à celui d’une machine à sous de Las Vegas.

Parmi les combinaisons livrées par le casino sexuel, certaines sont dans la norme (c’est-à-dire statistiquement fréquentes), d’autres s’en écartent. Toutes ne sont pas bonnes à prendre: chaque culture fait son tri entre ce qu’elle accepte et ce qu’elle rejette. Avec quels critères? Certains font mine de s’inspirer de la zoologie pour distinguer le «naturel» de ce qui est «contre nature». Il s’agit là d’une «illusion naturaliste», rétorque Jesse Bering, qui refuse de recourir aux nombreuses observations de comportements homosexuels dans le monde animal pour légitimer son propre statut d’homme gay. Car dans la nature on trouve de tout, y compris la copulation forcée et l’attouchement pratiqué sur des juvéniles sexuellement immatures. «Serions-nous, humains, à tel point égarés dans la jungle éthique que nous en viendrions à chercher du conseil auprès des singes, des écrevisses ou des pingouins à propos de l’utilisation acceptable de nos organes génitaux?»

La libido de Lucy

Le monde animalier fait par ailleurs preuve de plasticité. Prenez Lucy, femelle chimpanzé élevée comme un enfant humain par le psychologue Maurice Temerlin dans les années 60: une fois sexuellement mature, un de ses passe-temps favoris consistait à «se masturber face aux images de mâles humains du magazine Playgirl, en déployant soigneusement les pages au sol et en plaçant ses propres organes contre le pénis de l’homme». Jesse Bering avoue, lui, s’être procuré du plaisir au cours de son adolescence en contemplant, dans un manuel d’anthropologie, la seule image de nu masculin alors à sa disposition: «un spécimen hirsute et massif de l’espèce Homo neanderthalensis, accroupi, ses gonades couleur carmin pendouillant de façon taquine entre les muscles de ses cuisses simiesques pendant qu’il essayait désespérément de faire du feu»…

Dans les cultures, tout existe aussi. L’ablation du clitoris était pratiquée au XIXe et au début du XXe siècle en Europe et aux Etats-Unis sur des jeunes filles «pour les décourager de se masturber». Dans le peuple de Papouasie Nouvelle Guinée que l’anthropologue Gilbert Herdt appelle «Sambia», les jeunes garçons étaient amenés à pratiquer la fellation sur les mâles adultes, car on considérait que l’ingestion du sperme leur était nécessaire pour devenir hommes. Chez les chasseurs-cueilleurs Aka d’Afrique centrale, les couples mariés se devaient d’avoir des relations sexuelles cinq fois chaque nuit afin de «trouver un enfant», puis de nourrir le fœtus dans le ventre maternel. Chez les Ila de Zambie, chaque fille prépubère choisit au temps de la récolte un garçon de son âge pour expérimenter avec lui tous les aspects de la vie future d’un couple marié.

Comment se réguler, dans cette faramineuse diversité? Il faut, selon Bering, un principe pragmatique pour s’orienter: celui du préjudice qui peut résulter de telle ou telle pratique. Il faut aussi un maximum de science pour continuer à explorer la sexualité. Cela tombe bien: l’évolution nous a câblés, semble-t-il, pour nous intéresser au plus haut point à l’éros d’autrui.