Société

La sexualité des jeunes Suisses à la loupe

On les dit de plus en plus précoces, et même prêts à monnayer leur corps pour un nouveau sac main… Loin des clichés, une vaste enquête sur la sexualité des jeunes Suisses âgés de 14 à 25 ans fait le point

Après deux ans d’enquête, la Haute Ecole de travail social de Fribourg (HETS-FR) a rendu les résultats d’une étude baptisée «Sexe, relations… et toi?» Celle-ci s’est intéressée aux «transactions sexuelles impliquant des jeunes en Suisse.» Il s’agissait d’abord d’évaluer leur rapport à la prostitution, mais aussi leurs relations dans une forme plus large d’échanges symboliques, afin de comprendre leurs difficultés et de mieux les aider.

Premier constat: la prostitution reste marginale, et sert d’ailleurs de repoussoir aux jeunes, qui rejettent violemment l’idée de recevoir de l’argent. Cet été, 20 minutes révélait pourtant que l’appli «Jodel», très prisée des étudiants, avait fermé sa rubrique «argent de poche» suite à l’apparition d’une cinquantaine d’annonces de sexe tarifé: 100 francs contre des sous-vêtements usagés, 1000 francs pour «participer à un plan à trois»…

Phénomène rare

Annamaria Colombo, chercheuse au HETS-FR et responsable de l’étude, a elle-même croisé certains étudiants monnayant leurs charmes, mais insiste sur le fait qu’ils sont rares. «Ils trouvent qu’ils ne gagnent pas assez avec leurs petits boulots, reçoivent peu ou pas d’argent de leurs parents, et vendent leurs services pour payer leurs études» explique-t-elle. Et pour ceux qui s’y adonnent, la honte permet rarement d’en parler…

Mis à part ces cas isolés, Annamaria Colombo souligne que la nouvelle génération est loin du cliché selon lequel elle aurait banalisé la sexualité: «Il n’y a pas vraiment de changement dans les pratiques. Les jeunes continuent de prendre leur temps, et associent le sexe au plaisir, à l’identité et à la découverte de soi. Ils ont parfois un nombre plus élevé de partenaires, et certains expérimentent les aventures d’une nuit, ce qui peut faire peur aux adultes, mais ces expériences se font dans un cadre précis, choisi… Nous sommes dans une époque où la socialisation des jeunes passe par l’expérimentation, et la sexualité n’échappe pas à ce processus.»

Et ce que les jeunes retirent de cette expérimentation est, pour la majorité, positif… même si le basculement sociétal du tout interdit au tout permis en laisse certains hagards: «Ils trouvent qu’on est passés d’un discours moralisateur du type «ce n’est pas de ton âge» à un discours hygiéniste du genre «fais ce que tu veux, mais protège-toi» qui réduit la sexualité aux aspects techniques» constate la chercheuse. Or ils souhaiteraient un espace afin de pouvoir évoquer leurs doutes sur la notion du bon moment, du consentement mutuel, etc.»

Logique de redevabilité

A l’ère de la post-libération des mœurs, et alors que la jeunesse est largement encouragée à expérimenter sur tous les fronts, cette question du consentement devrait sans doute être enseignée au même titre que la contraception ou les MST. Car l’enquête laisse entrevoir une inquiétante «logique de redevabilité» pesant sur les jeunes filles. «Ce sont des filles qui se sentent obligées d’accepter un baiser ou de coucher, explique Annamaria Colombo. Par exemple elles se trouvent en boîte, ratent le dernier train pour rentrer chez elle et un garçon les héberge. Elles vont alors accepter un rapport par peur de passer pour une «profiteuse.»

On retrouve ce sentiment d’être redevable à divers degrés chez presque toutes les filles. «De leur côté, en entretien, les garçons se défendent d’un: si elle ne veut pas, elle n’a qu’à le dire», précise la chercheuse. Bref, mœurs modernes… mais communication moribonde.

Lire également : Sexualité, les nouvelles générations refusent de rentrer dans les cases

Au point que certains acteurs auprès des jeunes insistent déjà sur le consentement. En mars dernier, l’Espace santé étudiants de l’Université de Bordeaux, en France, diffusait ainsi un clip pour évoquer cette «zone grise» qui entoure les relations sexuelles. Leur slogan? «Pas vraiment oui? Pas tout à fait non? Finalement, le consentement ce n’est pas toujours simple… Quand vous n’êtes pas sur-e-s des envies de l’autre, demandez-lui!»

L’enquête de la HETS-FR a également le mérite de rappeler que les filles se sentent d’autant plus redevables qu’elles ont reçu une éducation ancrée dans les stéréotypes de genre. «Les filles intériorisent très rapidement l’exigence de responsabilité de soi, mais également de l’autre, constate Annamaria Colombo. Alors que du côté des garçons, l’entrée dans la sexualité est davantage marquée par l’apprentissage individuel et la découverte de soi. On peut d’ailleurs observer, dans les propos de plusieurs jeunes hommes, un certain détachement par rapport aux conséquences de leurs actes pour leur partenaire…»

Les désastres du «sexfie»

Evidemment, les stéréotypes de genre sévissent jusque dans la perception des expériences amoureuses et sexuelles: «Les filles sont plus susceptibles d’être traitées de «putes […] Elles ont plus souvent honte et se sentent plus souvent coupables», dixit la chercheuse. Bref, sur le front de la jeunesse, rien de très neuf question clichés, même dans ce millénaire naissant.

La grande différence est que cette génération possède un smartphone et un accès aux réseaux sociaux. Et que de nombreux jeunes s’adonnent à présent aux «sexfies», ces billets doux sous forme de photos intimes. Dans la presse féminine, les conseils vont même bon train: «Comment réussir son sexfie?», «Six conseils pour réussir son selfie sexy», etc. Mais selon l’étude, ce nouveau flirt reste positif et participe à la «construction de l’autonomie».

Le high-tech peut néanmoins amplifier les désastres quand les choses tournent mal. Car certains «très jeunes» acceptent parfois l’envoi de photos ou vidéos dénudés «pour obtenir la reconnaissance d’un partenaire», qui de son côté pourra diffuser ces images «s’il recherche la popularité auprès de ses pairs».

Vers moins de stéréotypes

Et là encore, les entretiens démontrent que les jeunes souhaitent plus d’espaces pour s’épancher, sans se sentir stigmatisés. «Il faut qu’ils sentent que les adultes les reconnaissent légitimes à avoir une sexualité, ce qui reste le meilleur moyen de libérer leur parole» analyse Annamaria Colombo dont les conclusions soulignent que, loin du cliché d’une «hypersexualisation» de leur génération, les jeunes restent sages et doivent surtout apprendre au plus vite à déconstruire les stéréotypes de genre.

«Les filles subissent des injonctions de comportement très normées: elles ne doivent pas faire trop petite fille, montrer qu’elles deviennent des femmes, mais ne pas faire trop «pute», un mot qui revient souvent dans tous les entretiens… Hélas, aujourd’hui encore, devenir adulte, c’est se rendre compte qu’il y a des normes et des jugements très sévères autour de la sexualité.»

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