C'est un beau film sur la sexualité que Dr Kinsey, parlons sexe!*, sorti la semaine dernière en Suisse romande. C'est aussi un film sur la parole et la connaissance. On y voit l'abyssale, et souvent douloureuse, ignorance du public au milieu du siècle dernier, et la déflagration sociale provoquée par le Rapport Kinsey qui reste, à ce jour, la plus ample enquête sur le comportement sexuel des hommes et des femmes. Cinquante ans plus tard, la sexologie est devenue une profession à part entière. Mais comment se fait-il que nous en ayons encore besoin? Dominique Chatton, psychiatre et psychothérapeute à Genève, répond à nos questions. Président de l'Institut sexocorporel international Jean-Yves Desjardins, il est l'un des pionniers en Suisse d'une approche née au Canada et porteuse, selon un nombre croissant de praticiens, de l'avenir de la sexologie.

Le Temps: Quelques décennies et une révolution sexuelle après Kinsey, qu'est-ce qu'un sexologue peut encore apprendre à ses patients?

Dominique Chatton: Beaucoup de choses! En voyant le film, je me suis dit: un demi-siècle a passé et d'une certaine manière, on en est encore là. Bien sûr, plus personne aujourd'hui ne croit que la masturbation rend sourd. Pourtant, dans les consultations ou les week-ends que nous organisons à l'attention des couples, nous vivons des scènes très semblables à celles que l'on voit dans le film: nous dispensons des connaissances de base, qui déclenchent une réaction enthousiaste. Les gens s'exclament: Bien sûr! Maintenant je comprends! Mais pourquoi est-ce qu'on ne me l'a pas dit plus tôt?

– Mais que reste-t-il à dire? On croule sous l'information et les conseils sexuels!

– Ce que j'observe, c'est que les gens savent beaucoup de choses, mais ont des lacunes au niveau du savoir-faire pragmatique de base.

– Exemple?

– Le mouvement de bascule du bassin. Beaucoup d'hommes sont beaucoup trop rigides au niveau du bassin. Ils bougent le dos et croient bouger le bassin. Or, quand on a un corps tout raide, il n'est pas facile d'être voluptueux. Les femmes, elles, ont tendance à ne pas bouger, ni à s'explorer suffisamment. Elles restent en position de réception, mais il ne se passera rien si elles ne cherchent pas leurs points sensibles. La sexualité est un art corporel, l'art de tirer le maximum de son instrument. Cela demande un apprentissage.

– L'humanité a vécu jusqu'ici sans sexologues, tout de même!

– Je ne veux pas dire que les sexologues sont indispensables! La transmission de compétences peut se faire par d'autres voies, et c'est ce qui s'est passé jusqu'ici. Mais cette transmission est nécessaire. Il y a, bien sûr, des gens qui trouvent tout seuls, mais ils sont plutôt rares.

– Aujourd'hui, la transmission des compétences sexuelles ne se fait-elle pas quotidiennement via la télé, Internet, et les centaines de livres et d'articles qui parlent de sexe?

– L'intime, le sexe, sont devenus des décors de notre vie. Visuellement, surtout. Je me demande d'ailleurs si, pour échapper à l'excitation de tous ces stimuli visuels, nous ne nous soumettons pas à une certaine désensibilisation. Notez que dans cette surabondance d'imagerie sexuelle, il y a aussi des messages mensongers, comme celui de la pornographie, qui donne une image faussée de la sexualité, restreinte à la seule génitalité.

– Celui qui cherche une information fiable la trouve facilement, non?

– Oui et non. Les connaissances ont progressé depuis cinquante ans, et l'information n'a pas suivi au même rythme. Disons qu'il reste une marge d'ignorance: certaines connaissances pourraient être transmises et ne le sont que très peu.

– Lesquelles?

– Tout ce qui concerne la sensibilité vaginale, par exemple. Grâce au Rapport Kinsey, puis au travail extraordinaire de Shere Hite, le rôle du clitoris dans l'excitation féminine a été reconnu, et c'était un grand pas. Mais la conséquence, c'est qu'on est tombé dans l'excès inverse: encore aujourd'hui, certains prétendent que chez les femmes, tout passe par le clitoris et que le vagin n'a aucune sensibilité. Ce discours a été encouragé par certaines féministes séduites par l'idée que l'homme ne sert à rien dans l'épanouissement sexuel féminin. Or, depuis les années 1980, la sensibilité vaginale a été clairement mise en évidence.

– Vous voulez parler du point G?

– Il y a eu une grosse controverse pour savoir si toute la paroi vaginale antérieure est sensible ou seulement un point. Ce qui est sûr, c'est que cette sensibilité existe. Seulement, elle n'est pas réveillée par frottement, dans un mouvement de va et vient, mais par pression: d'où l'importance du mouvement de bascule du bassin.

– Toutes les femmes, selon vous, ont deux cordes à l'arc de leur plaisir?

– A moins d'une anomalie physiologique rarissime, oui. C'est une panoplie qui est à leur disposition, si elles veulent. Attention, ça ne veut pas dire qu'elles sont obligées d'en jouer! Je me rends bien compte que mon message est à double tranchant et qu'il peut susciter l'anxiété de la performance. C'est une question centrale, très bien traitée dans le film «Kinsey»: comment faire passer une information sans qu'elle soit immédiatement ressentie comme une norme? Comment évoquer le champ des possibles sans que certains se sentent obligés de l'exploiter?

– Une autre question que pose le film est celle des limites de la parole sur le sexe: l'émoi érotique n'a-t-il pas besoin de silence?

– Et il est clair que dans les moments où l'on vit sa sexualité, on ne va pas se mettre à la décrire. C'est avant, après, s'il y a un problème ou une question qu'il est important de pouvoir appeler les choses par leur nom. De plus, l'art sexuel est une imbrication complexe. Il est aussi émotionnel et amoureux, certainement pas seulement génital. Si je parle beaucoup de génitalité, c'est que la plupart du temps, c'est à ce niveau-là que mes patients ont le plus directement besoin d'aide.

– Le prochain Rapport Kinsey?

– Je rêve d'un travail de cette ampleur sur les gens qui ne consultent pas les sexologues. Je leur poserais, dans les moindres détails, une question effleurée par Kinsey et jamais posée depuis: comment bougent-ils quand ils font l'amour et à quoi pensent-ils dans ce même moment?

* «Dr. Kinsey, parlons sexe!», de Bill Condon. Projeté actuellement dans les salles romandes. Lire critique dans «Le Temps» du 2 mars 2005.