Quelles sont les conséquences de la crise sur le champ des sexualités et quelles réflexions appellent-elles? Si une année auparavant, le monde de la recherche ne pouvait émettre que des hypothèses, il peut désormais présenter ses premières conclusions en la matière. Fort de ce constat, le Centre Maurice Chalumeau en sciences des sexualités de l’Université de Genève a sollicité plusieurs experts et expertes qui exposeront leurs analyses, dans une perspective transdisciplinaire, lors d’une conférence en ligne ce lundi 19 avril.

Transformations des relations sexuelles et affectives

Les enquêtes scientifiques semblent s’accorder sur une diminution de la fréquence de l’activité sexuelle pour tout le monde (célibataires et couples cohabitants) et une baisse de la satisfaction liée à celle-ci. En parallèle, on observe une augmentation de la consommation de pornographie et des pratiques masturbatoires qui peuvent aller de pair. Elles seraient en tout cas de nouveaux points centraux de la vie sexuelle, autant pour les personnes seules que pour les couples. «L’enquête américaine du Kinsey Institute fait apparaître le développement d’une créativité érotique et sexuelle, notamment grâce aux technologies de l’information et de la communication», note Alain Giami, président du comité scientifique de la WAS (Association mondiale pour la santé sexuelle), qui a passé en revue la majorité des recherches réalisées et en cours au sujet de la sexualité à l’ère pandémique.

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«Ce qui a souvent été relevé, c’est la difficulté pour les personnes vivant seules à en rencontrer d’autres. En ce sens, il est très intéressant de noter que, pour la première fois depuis longtemps, on considère que la diminution de l’activité sexuelle est un problème de santé, puisqu’elle a un impact sur le bien-être mental. Alors que depuis cinquante ans, son augmentation est plutôt perçue comme un risque.» Mais cela n’a pas complètement changé: la Natsal-Covid Study, étude anglaise, montre que la recherche de satisfaction des «besoins érotiques et romantiques» devient un facteur de risques, puisque… sortir, rencontrer, c’est s’exposer au virus. La sexualité ne se résumant pas aux actes sexuels, Alain Giami appuie également sur les autres risques engendrés par la pandémie comme le manque d’accès aux soins des personnes plus vulnérables – femmes, enfants, personnes LGBT –, notamment concernant la santé sexuelle et reproductive. «Il y a une sorte de hiérarchisation cynique entre les malades du covid et les autres.»

La prise en compte des minorités de genre et d’orientation sexuelle

Justement, dans le cas des personnes appartenant à la communauté LGBTQIA*, les données sont plutôt inquiétantes, à en croire le rapport de l’expert indépendant des Nations unies sur la protection contre la violence et la discrimination fondées sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre. «La conclusion principale est que la pandémie a eu un impact disproportionné sur les personnes LGBT dans le monde. La réponse des Etats à la crise n’a fait que reproduire et amplifier des exclusions et des violences préexistantes», note Catherine de Preux De Baets, spécialiste des droits de l’homme au bureau des Nations unies dédié à la question.

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Concrètement, les mesures de confinement ont vu augmenter les violences domestiques – physiques comme émotionnelles – surtout sur les jeunes et les personnes âgées dont l’orientation sexuelle ou l’identité de genre n’est pas acceptée par la famille. «Quantité de données montrent que la santé mentale s’est dégradée, il y a eu davantage d’appels à l’aide notamment pour des idées suicidaires», précise Catherine de Preux De Baets. Les restrictions de mouvement, donnant lieu à davantage de contrôles, ont vu grimper le nombre d’abus de la part des autorités à l’endroit des personnes LGBT (détentions arbitraires, arrestations sélectives). Certains gouvernements en ont aussi profité pour adopter des législations régressives. En Hongrie, une loi a été introduite afin d’interdire le changement d’état civil aux personnes transgenres. Quant à la santé, l’accès aux soins et notamment aux traitements pour le VIH/sida, qui touche encore durement cette communauté, a été compliqué voire interrompu par le manque d’approvisionnement et les restrictions de déplacements. «Ce sont des traitements qui doivent être réguliers. Beaucoup de personnes qui les prennent préfèrent être suivies ailleurs que dans leur lieu de vie pour éviter la stigmatisation, et n’ont plus pu s’y rendre», note encore la spécialiste.

D’une épidémie à l’autre, ce que le VIH/sida peut enseigner aujourd’hui

Charlotte Pezeril, docteure en anthropologie sociale et directrice de l’Observatoire du sida et des sexualités à l’Université libre de Bruxelles, a rédigé un article au sujet des enseignements à tirer de l’épidémie de VIH pour la situation que nous traversons. Parmi eux, celui de l’attention aux personnes vulnérables. Par exemple, la communication globale concernant la pandémie à ses débuts en Suisse a laissé de côté les personnes sourdes ou malentendantes puisque les consignes n’étaient pas traduites en langue des signes. Ailleurs, les prisons sont rapidement devenues des clusters. Or, si l’épidémie de VIH/sida a d’abord été identifiée chez certaines minorités stigmatisées, ces dernières ont vite été «particulièrement protégées» via des politiques publiques adéquates.

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Autre leçon à tirer: celle de préférer la responsabilisation à la criminalisation des comportements dits «à risques». «Il y a une grande histoire de la pénalisation du VIH. En Belgique, les premiers cas sont apparus dans les années 2010 et on a réalisé que la criminalisation était contre-productive en termes de santé publique. Il n’y a pas d’effets sur la diminution de ces attitudes et cela tend plutôt à défavoriser le dépistage.» Actuellement, la majorité des «infractions» concernant le covid ne sont pas dues à des tentatives de transmission (comme des crachats volontaires), mais au non-respect des règles de confinement. Charlotte Pezeril souligne enfin la nécessité d’impliquer les personnes directement affectées dans les processus de décision concernant les politiques de santé publique. «Il y a un savoir expérientiel du patient qui a été reconnu par l’ONU, dans le cadre du VIH/sida, via le GIPA (principe de la participation accrue des personnes vivant avec le VIH). On observe un début de cela avec les patients qui alertent sur le covid long, mais jusqu’ici l’approche a plutôt été médicalo-centrée.»


La conférence «Covid et sexualités» aura lieu en ligne à 12h15 ce lundi 19 avril, sur www.unige.ch/cmcss/


* Lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres (LGBT) et de genre variant