Affabulations

«Shazaam», le souvenir troublant d’un film inexistant

Connaissez-vous l'«effet Mandela»? C’est la mémoire collective d’une chose qui, dans la réalité communément admise, n’existe pas…

Qui a dit que sur Internet, les choses vont vite? Le soufflé Shazaam aura pris sept ans à monter. L’histoire a fini par exploser dans le grand four planétaire du Web, fin 2016, en une floraison de théories du complot, d’univers parallèles et de mystifications variées. Au-delà de son contenu immédiat – un film raté des années 90 qui a marqué les esprits mais qui n’a laissé aucune trace matérielle dans la réalité –, l’histoire ouvre une porte sur le monde étrange des faux souvenirs collectifs.

Shazaam, c’est donc le titre d’un film dont plein de gens se souviennent, alors qu’il est à peu près certains qu’il n’a jamais existé. Son histoire commence en 2009, lorsqu’un usager anonyme du forum en ligne Yahoo! Answers pose la question: n’y avait-il pas un film au début des nineties où l’humoriste états-unien Sinbad jouait un génie semblable à celui de la lampe d’Aladin, mais bon à rien? «Aidez-moi, ça me rend dingue!» ajoute le quidam. Manque de bol, aucun usager du forum ne se souvient de ce navet.

La conspiration des Coquinours

Deux ans s’écoulent. En 2011, un autre internaute pose la même question sur le site Reddit. «C’est une conspiration!» s’emporte-t-il en constatant que toute trace du film a disparu. «Voici une bonne liste des façons dont ta mémoire te roule dans la farine tous les jours», lui répond un autre utilisateur, joignant un lien vers un article de Wikipédia. Le faux souvenir du film Shazaam est apparemment le résultat d’un amalgame entre le film Kazaam, avec le basketteur Shaquille O’Neal, et le costume porté par l’humoriste Sinbad lors d’une émission télévisée. Le caractère collectif de la bévue mémorielle est dû, lui, au caractère contagieux de la mémoire, phénomène bien connu de la psychologie sociale.

L’incubation continue. En 2015, les chasseurs du film perdu découvrent qu’ils ne sont pas seuls. Le magazine en ligne Vice dévoile en effet une obscure théorie du complot bâtie autour de La Famille Berenstain, un dessin animé des années 80 tiré des livres Les Coquinours et racontant la vie d’une famille de plantigrades à Ourseville. Convaincus que dans leur enfance, ces ours s’appelaient Berenstein, avec un E, des internautes trouvent une explication qui brille par sa simplicité: nous vivons dans une réalité artificielle fabriquée et retouchée, comme dans le film Matrix; ou alors certains d’être nous sont passés d’un univers parallèle à un autre sans s’en apercevoir… L’affaire Shazaam s’explique de la même manière, concluent ces décrypteurs.

«Shazaam», Trump, même combat

À vrai dire, les complotistes des Coquinours n’inventent rien. Ils reprennent, grosso modo, la théorie de l'«effet Mandela», élaborée en 2010 par la dénommée Fiona Broome. «Chercheuse paranormale» établie en Floride et spécialisée dans les fantômes, celle-ci a rassemblé une communauté virtuelle autour de ces souvenirs auxquels on croit dur comme fer, même s’ils contredisent la réalité communément admise. Fiona Broome, mais aussi un tas d’autres gens, se souviennent en effet que Nelson Mandela, le leader de la lutte des Noirs contre le régime ségrégationniste blanc en Afrique du Sud, est mort en prison dans les années 1980. Dans la réalité ordinaire de Wikipédia, Mandela est sorti de prison, devenu président et décédé en 2013. Mais justement, pour Fiona Broome et ses adeptes il s’agit là d’une autre réalité…

Pour que l’affaire Shazaam sorte de ces cercles excentriques et devienne une histoire globale, il fallait que quelqu’un la raconte de bout en bout. C’est chose faite le 21 décembre 2016, lorsque Amelia Tait, journaliste «technologie et culture numérique» au magazine britannique The New Statesman, publie une enquête fouillée sur la question. À partir de là, l’affaire bascule dans la «post-vérité»: pour rire ou pour convaincre, des internautes se mettent à fabriquer des jaquettes de cassettes vidéo VHS, des affiches, des comptes-rendus critiques du film «qui n’a jamais existé mais que je ne peux oublier». Que conclure? Shazaam, Donald Trump, même combat: c’est en déconstruisant en long et en large un petit phénomène situé aux frontières du réel qu’on en vient parfois à lui donner une place de choix dans la réalité.

Publicité