Comment présenter celle dont la marque de fabrique est de déchirer toutes les étiquettes? Depuis quarante ans, l’artiste multimédia Shu Lea Cheang imagine en films, installations immersives et plateformes web des récits futuristes, dystopiques et protéiformes pour mieux défaire les conditionnements qui découlent de la norme binaire, hétérosexuelle, blanche. De ses fictions «trans punk» à l’installation réalisée à la Biennale de Venise avec le philosophe Paul B. Preciado, la figure phare de l’art numérique a bien mérité son statut d’«inclassable». En amont de sa master class à l’ECAL et de sa conférence à l’Unil dans le cadre de la Fête du slip, Le Temps a pu lui poser quelques questions.

Le Temps: Vous avez travaillé pendant des décennies sur les futurs dystopiques, les virus, la surveillance et la protection des données. Quel regard portez-vous sur la pandémie?

Shu Lea Cheang: Je regarde de très près la situation en Inde, où les politiques de santé publiques semblent avoir été abandonnées. Par ailleurs, on voit en ce moment des guerres commerciales liées à la distribution des vaccins, et des politiques vaccinales qui impliquent des entreprises pharmaceutiques et des brevets, avec de gros bénéfices en jeu. D’un côté, on sent une volonté de pousser tout le monde à se faire vacciner, de l’autre, le passeport vaccinal est le synonyme de traçage de données privées discriminatoires. Politiquement, vous et moi ne vivons pas dans la même réalité virale. Comme le dit Arundhati Roy, «historiquement, les pandémies ont forcé les humains à rompre avec le passé et à imaginer un monde nouveau», mais cette rupture est souvent faite de faux pas: on peut facilement tomber dans le désespoir en cherchant à entrer dans ce «monde d’après».

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Vous étiez pionnière en matière de «net art» à vos débuts. En quoi la scène des arts numériques a-t-elle changé sur vos quarante ans de carrière?

Au tout début des années 1990, quand le web a été rendu accessible aux artistes, j’ai été une des premières à sauter sur l’autoroute express de l’information. Mais j’ai pris une sortie assez rapidement pour m’implanter dans le cyberespace. Je me suis associée aux artistes digitaux ou «net artistes» actifs à l’époque. C’était une vraie aventure d’expérimenter de nouvelles formes d’art en matière de code, de programmation, de software… Aujourd’hui, je crois que le «Net art» existe bien, mais il a été détourné sur de nombreuses plateformes, y compris les réseaux sociaux. Je travaille actuellement sur un projet de «performance de hacking», UNBORN0x9: on est en train de programmer une ancienne plateforme d’art digital réinventée avec les développements plus récents en matière de technologies de webinars, video chat, radio, streaming, etc.

Au «Financial Times», qui vous présentait comme «la première femme à représenter Taïwan à la Biennale de Venise», vous avez répondu: «Ma nationalité, ma préférence de genre et le fait que je sois une femme ne sont pas des choses que je prends au sérieux.» Qu’est-ce que vous prenez au sérieux?

Une fois, j’ai affirmé que j’étais une «nomade digitale», qui vit avec sa valise, traversant ou effaçant les frontières des nations comme du genre. Je prends en revanche très au sérieux ma connexion avec les gens, le fait de construire un réseau, les communautés auxquelles je suis associée, la constante mise à jour de moi-même tout en conservant le fichier des anciennes versions de moi!

Il y a une forme d’errance entre la réalité et le virtuel qui me plaît bien

Shu Lea Cheang

Lors d’une de vos dernières conférences, vous affirmiez qu’il y a eu un moment, dans les années 2000, où vous «ne pouviez plus supporter la réalité», ce qui vous a poussée vers la dystopie. A quoi essayiez-vous d’échapper?

A l’origine de mon travail, il y a mes lectures et le fait que je fasse partie de plusieurs communautés minoritaires qui évoluent en dehors de la norme. Parfois la réalité – en matière de politique, qu’elle soit économique, sexuelle, ou liée au genre – est insoutenable. C’est dans ces moments-là que je dois trouver d’autres formes d’expression. En ne me confrontant pas à la réalité directement, je crée un genre que j’appelle la «science-made-fiction», le nouveau cinéma queer.


Vous serez cette semaine face à des étudiants de l’ECAL dont vous allez commenter les travaux. Comment vous sentez-vous face à cette nouvelle génération d’artistes qui travaillent sur l’art digital?

J’ai hâte de pouvoir échanger avec eux. J’apprécie beaucoup l’approche de l’art digital de cette génération, en particulier tout ce qui a trait à l’art vivant, sauvage – on sort l’art de ses galeries et on collabore avec des scientifiques, on donne une voix à diverses conditions sociales, on construit des réseaux, il y a une forme d’errance entre la réalité et le virtuel qui me plaît bien.

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Il y a deux mois, une œuvre digitale a été vendue par Christie’s pour la première fois, pour un montant record de 70 millions de dollars. Quel regard portez-vous sur les NFT (de l’anglais «non-fungible token», jeton virtuel qui permet entre autres d’acheter des œuvres d’art, ndlr) et sur la façon dont le marché de l’art investit désormais ce terrain, lui qui était au départ si «punk» et anticapitaliste?

Oui, on fait tous partie de la chaîne du crypto-marché. Néanmoins, il semblerait que je n’ai pas la chance de faire partie de cette hype (rires). Le marché des NFT est un circuit fermé qui tient tout seul. La cote d’un artiste, d’une vente, est imprévisible. Je suis hyperfavorable néanmoins à ce que les artistes gagnent de l’argent dans ce contexte-là. Tous les artistes ne sont pas des anticapitalistes… Tout ce que peuvent gagner les artistes est bienvenu…

Vous avez créé avec Paul B. Preciado une œuvre philosophique et artistique au sujet de la prison dans laquelle on peut se trouver: Physiquement mais aussi psychologiquement, encadrés par des normes hétérosexuelles et genrées… Où en est-on aujourd’hui en la matière? La société évolue-t-elle?

Ce travail, intitulé 3x3x6, est une installation multimédia qui représentait Taïwan à la Biennale de Venise en 2019. Il emmène le spectateur vers différentes interfaces immersives installées dans le Palazzo delle Prigioni à Venise, qui date du XVIe siècle. L’œuvre invite à penser la construction de la subjectivité sexuelle par des technologies de confinement et de contrôle, de l’incarcération physique à la société de surveillance dans laquelle nous évoluons. Ce travail revient sur dix cas criminels à travers l’histoire pour lesquels les prisonniers de différentes époques et de différents lieux géographiques ont été emprisonnés pour «provocation sexuelle» ou pour l’affirmation de leur genre. Collectivement, ces structures narratives construisent des contre-discours liés à la sexualité, où l’imaginaire de la fiction «trans-punk», queer, décoloniaux, et agissent comme une forme de «hacking» du système historique de soumission sexuelle. On en a encore besoin aujourd’hui…

Cette installation crée un pont entre passé et présent: la prison physique et la prison numérique qu’instaure la surveillance, notamment via la reconnaissance faciale. Marche-t-on tous collectivement vers une prison dématérialisée?

Quand j’ai su que je disposais de l’espace du Palazzo Delle Prigioni, je me suis renseignée sur l’histoire des prisonniers qui y ont séjourné. Giacomo Casanova y était incarcéré en 1755, accusé d’un mix de corruption, indécence et outrage public. Il s’en est échappé en 1756. Cette découverte m’a donné envie de lier cet espace à un précédent travail nommé BRANDON, réalisé pour le musée Guggenheim, qui impliquait une interface panoptique, depuis laquelle on voyait tout ce qui se passait. Aujourd’hui, l’équivalent de la tour de guet est digital et inclut le tracking des données, la surveillance nationale via la reconnaissance faciale généralisée.

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Vous vous êtes publiquement réjouie du fait qu’un de vos films de science-fiction cyberpunk, dans lequel des orgasmes sont disponibles à la demande via un smartphone qui tracke les données de chacun·e en la matière, soit piraté en Chine. En tant que Taïwanaise, dans quelle mesure est-ce que votre art est une arme politique?

On me pose la question tous les jours: «Vous faites de l’art ou vous faites de la politique?» En fin de compte, mon art mais, en réalité, mon existence même est politique. C’est indéniable. Vous me demandez maintenant «dans quelle mesure». Il y a deux jours, j’ai reçu un e-mail d’une boîte de production française qui déclinait une proposition de coproduction, admirant mon travail mais estimant que mes films sont «trop radicaux» pour eux. Heureusement, mon producteur allemand m’a répondu: «Chère Shu Lea, faire des films radicaux est notre raison d’être.»


Le mercredi 12 mai, Shu Lea Cheang sera présente lors d’une conférence en ligne organisée en collaboration avec l’ECAL et le Laboratoire d’étude des sciences et des techniques (STSLab) à l’Unil, afin d’aborder la notion de dissidence. Information et inscription (gratuite mais obligatoire) sur https://agenda.unil.ch/display/1619698136683