Ladan et Laleh avaient un rêve, celui de se regarder dans les yeux, face à face et non à travers leur reflet dans un miroir. C'est ce qu'elles avaient expliqué aux journalistes avant l'intervention qui devait les affranchir l'une de l'autre. Au-delà de cette image romantique, les siamoises unies par le crâne avaient surtout la volonté farouche de mener une vie indépendante, en fonction de leurs goûts différents, leurs cerveaux étant bien distincts. Une indépendance qui leur a coûté la vie. Elles sont mortes mardi matin d'une hémorragie cérébrale, à peine séparées. Ladan la première, suivie une heure et demie plus tard par Laleh.

Depuis des années, les deux sœurs cherchaient un chirurgien qui serait d'accord de les opérer. C'est finalement Keith Goh, un neurochirurgien de Singapour qui a relevé le défi avec une équipe internationale de 24 médecins, assistés d'une centaine de personnes. Keith Goh avait réussi en 2001 à séparer deux bébés reliés par la tête, et il tentait pour la première fois cette opération sur des adultes. Il n'a rien caché des risques de cette première mondiale à Ladan et Laleh. Celles-ci avaient passé neuf mois à se préparer tant physiquement que psychiquement et étaient totalement déterminées. Elles avaient essayé de faire comprendre au public les frustrations et limitations qui allaient avec leur état. Les deux sœurs étaient ainsi diplômées de la Faculté de droit de Téhéran. Pourtant Laleh aurait préféré faire du journalisme. Elle se voyait vivre à Téhéran et adorait les jeux sur ordinateur, alors que Ladan souhaitait devenir avocate à Chiraz, sa ville natale et aimait lire la presse sur Internet. Nées dans une famille pauvre du sud de l'Iran, les siamoises n'avaient pu bénéficier d'une intervention dans leur enfance. Que représente une telle opération à l'âge adulte? Les explications d'Alain Reverdin, neurochirurgien, médecin adjoint à l'Hôpital cantonal de Genève.

Le Temps: Est-ce que l'opération tentée pour séparer les siamoises de 29 ans avait une chance de réussir?

Alain Reverdin: C'était très risqué, comme l'a montré la suite, mais c'était envisageable techniquement. Il y a eu des réussites chez des enfants. Ceux-ci ont une meilleure plasticité cérébrale, en d'autres termes, leur cerveau récupère mieux. Lorsqu'il subit une lésion, une autre partie du cerveau prend le relais pour remplacer celle qui a été détruite. Chez les adultes, c'est plus difficile.

– L'intervention a eu lieu à Singapour. Y trouve-t-on des spécialistes de ce type d'opérations?

– Non. Le cas des sœurs siamoises est très rare: il concerne moins d'une naissance sur deux millions. Il n'existe donc pas d'hôpital spécialisé, d'ailleurs l'équipe est internationale. Trois types de médecins interviennent: les neurochirurgiens, qui doivent décider où passer pour séparer les cerveaux, les neuroradiologues qui préparent l'opération, et mettent par exemple en évidence les zones du cerveau concernées notamment par résonance magnétique. Le neuroradiologue peut ainsi aller très loin dans les vaisseaux en voyant quelles parties sont irriguées, il peut tester la fonction d'un vaisseau en le bloquant et observer ce qui se passe. Pendant l'opération elle-même, nous faisons de la neuronavigation, un peu comme un conducteur de voiture avec son GPS, nous savons exactement où nous nous trouvons. Le trajet est préparé sur ordinateur. Et enfin les plasticiens s'occupent de la partie osseuse. Une des difficultés pour eux est d'avoir suffisamment d'os pour reconstituer les boîtes crâniennes. Ils peuvent recourir à des autogreffes ou séparer l'os crânien dans son épaisseur, l'os ainsi dédoublé se consolide par la suite. Le même problème se pose pour la peau et les méninges, pour lesquelles une des complications est l'écoulement de liquide.

– Les chirurgiens ont été surpris par l'épaisseur de la boîte crânienne de Ladan et Laleh à l'endroit où leurs têtes se joignaient, mais aussi par l'imbrication de leurs cerveaux.

– Oui. C'est étonnant, car il est évident qu'ils ont fait un planning avant l'opération. Pour se préparer, les chirurgiens peuvent faire une opération virtuelle sur ordinateur, reproduisant les difficultés attendues. Les plasticiens, eux, font un moulage, couche par couche, du crâne, si bien qu'ils se retrouvent avec un objet qui correspond exactement à ce qu'ils vont trouver en salle d'opération. Mais il y a toujours des surprises. Là, les circonvolutions des cerveaux des siamoises étaient très fortement imbriquées les unes dans les autres, ce qui a rendu la séparation difficile. Cela arrive également lorsque l'on doit séparer des hémisphères différents d'un même cerveau, ce n'est pas toujours facile.

– Si l'opération avait réussi, les jumelles auraient-elles pu avoir des séquelles, et à quel niveau?

– Elles étaient unies par les zones temporales qui concernent essentiellement le langage, et pariétales qui touchent à la sensibilité tactile et au sens de l'espace. Elles n'auraient donc pas été atteintes dans leur intelligence. Finalement, une grosse contusion cérébrale pourrait produire le même effet. Ceci dit, dans les opérations précédentes sur des enfants, un des jumeaux était toujours avantagé au détriment de l'autre.

– Le problème principal de l'opération s'est situé au niveau vasculaire, les deux sœurs sont mortes d'une hémorragie. Que s'est-il passé?

– Nous avons tous des veines qui drainent le sang veineux du cerveau, dont une déterminante: le sinus veineux sagittal. Les siamoises n'en avaient qu'un, il a fallu reconstruire le second, ce que nous faisons dans certaines occasions chez les gens qui ont une tumeur cérébrale. Travailler sur une veine est très délicat, car il y a un grand risque d'hémorragie, de plus il faut éviter toute entrée d'air qui conduirait à une embolie gazeuse. D'après les informations qui ont été données, l'équipe n'a pu endiguer une perte de sang massive qui se situait manifestement à ce niveau.

– Si l'on vous demandait de participer à une pareille opération, accepteriez-vous?

– Oui, si la préparation est optimale. Nous faisons pas mal d'opérations de malformations compliquées, traumatismes, tumeurs osseuses par exemple, qui nécessitent le même type d'équipe pluridisciplinaire.