Publicité

«Depuis des siècles, le passage du Gothard est une affaire de vitesse et de gestion du trafic»

Accidents, ralentissements, bouchons: le Gothard et la Léventine ont connu un trafic chaotique mercredi. Directeur du Musée national du Gothard, Carlo Peterposten n'a guère été étonné par la réouverture rapide du tunnel. Depuis le XIIe siècle, il en a toujours été ainsi. Flash-back historique

Carlo Peterposten a regagné ses quartiers d'hiver à Airolo. Son musée, l'un des plus hauts qui soient (2100 mètres d'altitude), est fermé jusqu'à la belle saison. Posté sur le col du même nom, le Musée national du Saint-Gothard évoque l'histoire de la voie la plus rapide entre le Nord et le Sud, de l'artère vitale qui a engendré la Confédération. A la fois gardien d'un temple d'altitude et citoyen d'une vallée, Carlo Peterposten est bien placé pour observer ce qui se passe sous ses yeux. A savoir la réouverture contestée du tunnel du Gothard, ainsi que le sentiment d'impuissance des habitants de la région devant l'irrémédiable: les constants embarras routiers, aggravés par la circulation alternée des camions. Les retours des vacances, en effet, ont causé un chaos dans la Léventine. Les voitures ont été arrêtées près de Faido (TI) pour que les camions en attente puissent enfin emprunter le tunnel du Gothard. Un accident a finalement paralysé tout le trafic. On roulait déjà au pas mercredi matin, en raison de la vitesse trop faible de certains automobilistes. Des colonnes se sont rapidement formées, empêchant les camions attendant à Quinto de partir à temps pour traverser le tunnel. Il a suffi d'un petit accident mercredi après-midi, près de Piotta, pour bloquer l'autoroute. La police a été contrainte de dévier la circulation sur la route du San Bernardino. On ignore encore quand cette gestion du trafic prendra fin.

Le Temps: A peine deux mois se sont écoulés entre l'accident du tunnel du Gothard et la réouverture de celui-ci. Cet empressement vous a-t-il surpris?

Carlo Peterposten: Non! Qui dit voie la plus directe à travers les Alpes dit aussi la plus rapide, donc la plus fréquentée. Cette situation dure depuis l'ouverture du col au XIIe siècle. Depuis des siècles, il a toujours fallu maintenir cette liaison ouverte, coûte que coûte, même en cas d'adversité naturelle ou humaine. C'était ainsi ou prendre le risque d'être isolés et privés d'importantes ressources financières. Il a toujours fallu aller vite pour rouvrir la voie entre Uri et le Tessin après une chute de neige, un pan de route qui s'effondrait, ou un pont qui tombait dans l'abîme.

Quand les boeufs

ouvraient le col du Gothard

– Par exemple?

– J'ai au musée un document de 1841. Il réglemente le déblaiement de la neige sur le col, règle la circulation et spécifie que les convois doivent partir d'Airolo à 9 h du matin, au plus tard. Comme il fallait absolument tenir la route ouverte, le règlement prévoyait la mise à disposition immédiate de bœufs pour tracer le chemin, en cas de neige. Il y avait six bœufs à Airolo, et deux en haut, avec le même nombre de personnes pour s'en occuper. Les bœufs, qui sont des bêtes lourdes et calmes, étaient plus efficaces que les chevaux, qui ont tendance à s'étouffer et à s'affoler lorsqu'il y a beaucoup de neige. Les règlements étaient si précis que le premier traîneau qui passait après les bœufs devait peser 150 kg au maximum, le second 300 kg, et ainsi de suite en fonction du tassement progressif de la neige. Nous ne sommes pas très loin des savants calculs qui règlent, depuis quelques jours, la circulation alternée des poids lourds sous le tunnel… Bref, grâce à ces efforts méthodiques et à ce souci de rapidité, le passage Nord-Sud était toujours ouvert. Au XIXe siècle, le col du Gothard, qui reçoit pourtant jusqu'à 14 mètres de neige et qui est très sujet aux avalanches, n'était fermé qu'au maximum sept jours par an.

– Reste qu'à l'époque, ce sont les gens de la région qui s'occupaient de la circulation…

– C'était le syndic d'Airolo qui autorisait le trafic lorsque les conditions de passage Sud-Nord étaient difficiles. Les habitants avaient une connaissance intime du terrain. Ils savaient ce qu'il était raisonnable ou non d'entreprendre. Les corporations, par exemple celles des muletiers, géraient le trafic, lequel rapportait de l'argent, donc fonctionnait au mieux des possibilités de l'organisation et de l'ingéniosité humaines. Chacun, ici, était directement intéressé par le fait que le passage reste fréquentable, ou qu'il rouvre vite.

– A-t-on assisté à un déclin des compétences locales?

– Oui. Lorsque les diligences, le chemin de fer et la circulation automobile se sont imposés, les gens de la région ont été progressivement dépossédés de leur savoir au profit d'entités plus grandes ou situées ailleurs, comme les sociétés privées, les régies, ou aujourd'hui la Confédération. D'où un sentiment général de dépossession. Désormais, plus personne ne nous demande notre avis. L'argent du trafic va dans les caisses de la Confédération. Les erreurs de planification s'accumulent. Comme de n'avoir pas construit, il y a vingt ans, un deuxième tunnel routier sous le Gothard, avec pour effet d'avoir ici, sous nos yeux, le seul goulet de l'autoroute qui va de la Scandinavie au sud de l'Italie. Ou de ne pas réguler plus sérieusement les flux de poids lourds avec nos voisins européens, en particulier avec l'Italie.