Clarifier. S’il y a une consigne qui revient sans cesse dans L’art d’être coparents. Se soutenir pour élever ses enfants, c’est la nécessité de communiquer, quitte à se disputer (avec respect). Puisque depuis soixante ans, les rôles parentaux ne sont plus assignés de manière traditionnelle, construire ou recomposer une famille exige des mises au point perpétuelles, explique Nicolas Favez, professeur de psychologie à l’Université de Genève et auteur de cet ouvrage d’une grande précision.

Lire à ce sujet: «On ne m’écoute pas!»: cinq clés pour, enfin, se faire entendre

Fatigants, ces réglages permanents? Peut-être, mais c’est le prix à payer pour que la collaboration fonctionne. Car peu importe que la famille soit hétéro, homo, monoparentale ou adoptante, assure le spécialiste. L’essentiel, en matière d’éducation, c’est la qualité relationnelle des personnes qui soignent, stimulent, sécurisent et structurent l’enfant. «Le bébé est une éponge. Les observations montrent que dès 3 ou 4 mois, il est attentif au dialogue entre ses parents et qu’il ajuste son comportement en conséquence», détaille l’auteur. Les petits acquièrent très jeunes ce que les psychologues nomment la «capacité multipersonne» et saisissent non seulement les actions, mais aussi les émotions de leur entourage. D’où le besoin de clarté à tous les étages et à tous les âges.

La mère n’a pas le monopole du lien

Dans ce riche essai, Nicolas Favez opère plusieurs mises au point. Il rappelle tout d’abord que la mère n’a pas le monopole du lien sécurisant. Les parents sont tous deux, et dès la naissance, des «figures d’attachement de premier rang», même si le père se montre parfois plus taquin dans l’interaction en ne suivant pas au souffle près la danse que mène le bébé avec ses gazouillis et ses mimiques.

Lire aussi: Une Australienne décode les pleurs des bébés

D’ailleurs, l’égalité intervient même sur le plan biologique, poursuit le psychologue. Les partisans de la primauté maternelle se sont longtemps appuyés sur la manifestation, chez la mère, de pics d’ocytocine, hormone impliquée dans l’accouchement, l’allaitement, les comportements affectueux et l’empathie. Une fois que les chercheurs se sont mis à tester les pères, ils ont réalisé que l’ocytocine était aussi présente chez eux à un niveau élevé durant la même période autour de l’accouchement! Autrement dit, «cette hormone est activée par les contacts avec les bébés, quel que soit le sexe du parent», statue l’auteur.

Familles différentes, pas de déficit

Le second éclaircissement porte sur les familles «différentes», qu’elles soient recomposées, monoparentales, homoparentales ou adoptantes. Là aussi les résultats des recherches sont unanimes, garantit Nicolas Favez. Les enfants qui grandissent dans ces environnements ne témoignent d’aucun déficit affectif ou éducatif, ni «d’aucun biais d’orientation sexuelle» pour les familles homoparentales.

Avec deux réserves toutefois: des difficultés économiques liées à la monoparentalité peuvent être stressantes et avoir des répercussions sur la capacité de l’enfant à se discipliner. Par ailleurs, dans les familles adoptantes, l’enfant manifeste souvent une «vulnérabilité accrue au moment de la construction de son identité, lorsqu’il se questionne légitimement sur sa filiation et son appartenance». Un dialogue confiant et des soutiens extérieurs permettent de négocier ces étapes, rassure le psychologue.

Trop peu ou trop

Revenons à cette notion de débat et de conflit parentaux, nécessaire à la structuration de l’enfant. A une extrémité du spectre, certains couples refoulent toute dispute ou même discussion pour ne pas perturber le développement de leur progéniture. C’est une erreur, prévient l’auteur, car l’enfant perçoit les non-dits et les tensions tout en étant privé d’explications.

Lire également: Non, le divorce n’est pas une fatalité

A l’autre extrémité du spectre, des couples se déchirent sans cesse et n’offrent pas de cadre sécurisant à l’enfant. Affolé, ce dernier «fait alors de la prévention en anticipant ce qui pourrait fâcher ses parents – il va, par exemple, acheter ce qui a été oublié par l’un pour que l’autre ne soit pas en colère –, ou il se met en retrait au point de devenir inhibé dans toute relation sociale». Ces disputes sont destructrices, note l’auteur, parce qu’elles visent la personne et non des faits, généralisent à outrance et enferment l’autre dans une identité dégradante.

Le juste milieu

Au milieu (et dans l’idéal!), il y a la controverse constructive. C’est-à-dire un échange dans lequel les parents énoncent leurs points de disparité tout en préservant l’écoute et le respect. Ainsi placé devant un «théâtre d’intentions» dans lequel chaque parent, en plus de ses choix concrets, parle de «ses états mentaux», l’enfant acquiert «la théorie de l’esprit», c’est-à-dire «la capacité à comprendre la perspective d’autrui», définit Nicolas Favez.

Lire encore: La thérapie systémique remet la famille abîmée à l’équilibre

Ce savoir-faire dans la dispute est d’autant plus important qu’il n’y a pas de couples sans différends. Les trois sujets qui fâchent le plus? «Les tâches ménagères, l’argent et la vie sexuelle», répondent les spécialistes des consultations conjugales. Qui sont frappés par un aspect: plus que le fond du problème, ce sont souvent les «erreurs communicationnelles» qui plombent. Un «je crois que tu as oublié de faire la vaisselle» est beaucoup mieux qu’un «je ne peux jamais compter sur toi» stigmatisant. Un «je vois que tu es contrarié» est beaucoup moins toxique qu’un «tu es tellement colérique»…

La base? Le soutien de l’autre parent

Pour éviter le glissement vers le règlement de compte, l’auteur propose un ingrédient imparable: le soutien de l’autre, y compris, surtout, quand les parents sont divorcés et demeurent un couple parental. Comme l’humour, autre ingrédient de dédramatisation, le soutien permet d’éviter «l’effet de sédimentation» des émotions négatives. Car, la plupart du temps, les faits reprochés ne sont qu’un dérivatif de frustrations plus profondes. C’est un peu triste, mais aucun couple n’échappe à la «comptabilité relationnelle», observe l’auteur. «Chacun tient les comptes entre les débits et les crédits, entre ce que chacun donne et ce que chacun reçoit.» Or, plus que l’équilibre objectif des tâches, c’est la valorisation ou validation de ce que fait l’autre qui importe.

Lire à ce sujet: En Suisse, en 2018, c’est toujours la mère qui poutze

Concernant les tâches domestiques, relevons tout de même qu’elles reviennent encore à 75% aux mères, même si ces dernières travaillent. A ce propos, Nicolas Favez livre deux observations éloquentes. D’une part, les pères se montrent trop optimistes dans leur projet de partager le suivi de l’enfant. «Des études ont prouvé que les nouveaux pères, pleins d’un enthousiasme authentique au moment de la grossesse, peuvent être ensuite découragés par l’ampleur de la tâche. Si changer des couches ou préparer des biberons quelques jours ne pose pas de problème, le faire de façon régulière, longtemps, de jour comme de nuit, dépasse leur endurance», rapporte le psychologue.

Les mères «gatekeepers»

D’autre part, parce qu’elles sont encore socialement vues comme les garantes de l’éducation, de nombreuses mères se muent en gatekeepers ou garde-barrières. C’est-à-dire que, tout en souhaitant ardemment déléguer, elles contrôlent et sanctionnent la manière dont le père s’occupe de l’enfant et du foyer. Une ambivalence qui les éprouve et inhibe bien sûr la prise d’initiatives paternelle.

D’où la nécessité d’échanger, beaucoup, pour se réinventer et sortir des attendus sociaux, insiste l’auteur. Il faut parler des problèmes d’organisation, comme du choix des activités extrascolaires de l’enfant, ou encore des convictions politiques et des valeurs morales de chacun. Il n’y a pas de petits sujets, tous jouent un rôle dans la dynamique familiale. Car chaque bug entre parents «a des répercussions sur la relation entre le parent et l’enfant», même si on a longtemps supposé que «la relation mère-enfant était imperméable à la relation avec le père». Cette influence indirecte, appelée «effet de second ordre», conditionne à ce point les liens parents-enfant que parfois le foyer n’apparaît plus aux yeux de ce dernier comme un lieu serein alors que rien, en surface, ne semble perturbé.

Il faut non seulement «débattre, dialoguer quitte à s’opposer», conclut Nicolas Favez, mais aussi «reconnaître l’importance du soutien concret (faire les choses) et émotionnel (féliciter, remercier l’autre). Il ne s’agit donc pas uniquement d’être parent, mais aussi, surtout, d’être coparent, ce qui est fondamental pour le bien de l’enfant.»