Société

«S'il vous plaît, amputez cette main qui n'est pas la mienne!»

Clint Hallam, le premier greffé d'une main, a donné bien du fil à retordre à ses médecins. Après ses démêlés judiciaires et son manque de suivi du traitement, il les supplie aujourd'hui de couper ce membre étranger

Il avait été l'objet d'une première mondiale en 1998, lorsqu'une équipe médicale internationale lui avait greffé une main à Lyon. Il pourrait établir un nouveau record, en devenant le premier homme à être amputé de la main droite pour la troisième fois! L'histoire de Clint Hallam est extraordinaire, à l'image de son personnage, supérieurement intelligent, magnifiquement menteur et terriblement pathétique. Ce Néo-Zélandais de 50 ans a perdu ce membre en 1984, alors qu'il purgeait une peine de deux ans pour escroquerie. En maniant une scie circulaire, il se tranche une première fois cet appendice indispensable, que les médecins lui recousent. Mais, à l'époque, la technique n'est pas au point, et Clint se retrouve avec un membre sans aucune sensibilité ni habileté. Quatre ans plus tard, pour lui poser une prothèse mécanique, une équipe médicale détache une deuxième fois cette main droite. Mais le résultat est décevant.

Hallam veut pourtant y croire. Il rêve, il espère avec frénésie une vraie greffe dont il est persuadé du succès. A force de faire le forcing des spécialistes, il réussit à intéresser le professeur australien Earl Owen, qui est en contact avec une équipe internationale qui travaille sur ce projet. A sa tête, le candidat à la mairie de Lyon, le professeur Dubernard, dont l'ambition est autant politique que scientifique. Il faut faire vite. Une équipe américaine est proche d'aboutir. Dubernard accepte donc le candidat d'Owen, Clint Hallam, sans trop enquêter sur ses antécédents. Il ignore donc que son handicap est né en prison, le futur greffé racontant que c'était dans un accident de la route qu'il est devenu manchot.

Septembre 1998: l'opération de 14 heures est un succès. Médical autant que médiatique. La photo de Clint fait le tour du monde, et il retrouve rapidement des sensations et la faculté de serrer suffisamment les doigts pour, par exemple, porter un verre.

Le greffé célèbre doit cependant suivre un régime médicamenteux sévère pour éviter le rejet. Il est invité partout dans le monde, «comme un rat de laboratoire», se plaint-il aujourd'hui. Surtout, il voyage pour éviter les poursuites judiciaires. En France où il est accusé d'avoir escroqué un autre greffé qui l'avait accueilli. En Australie, pour une fraude de 500 000 fr.. En Nouvelle-Zélande aussi. Il déménage à Las Vegas, tente de monnayer ses interviews, ses passages télévisés. Il laisse ses médecins sans nouvelles, rechigne à prendre ses médicaments ou à subir des contrôles. On perd même sa trace.

En fait, depuis plusieurs semaines, il était à Lyon, dans le plus grand secret, pour supplier le professeur Dubernard de l'amputer, de couper une troisième fois cette main droite. Et la semaine dernière à Londres, où le Times l'a retrouvé pour un long entretien publié hier. Clint raconte sa version des faits, comment il s'est senti piégé par son équipe médicale qui refusait d'admettre ce qu'il appelle un échec, comment elle ne veut pas voir sa première mondiale entachée par le scandale judiciaire, puis par la déroute thérapeutique.

Le journaliste Giles Whittel qui l'a rencontré a été impressionné par l'état de cette main, boursouflée, rouge, beaucoup trop grosse pour l'avant-bras qui l'accueille. «La peau, raconte-t-il, ressemble à des céréales Spécial K. Il y a trois «fenêtres d'inspection» dans l'épiderme, une pour surveiller ses nouveaux tendons, une pour ses veines, une pour ses muscles.» Clint en est à sa douzième crise de rejet. Selon lui, le traitement comporte trop d'effets secondaires, et c'est pour cela qu'il l'a souvent arrêté. Il y a ces diarrhées, qui lui font perdre parfois deux kilos en une seule journée. Il y a ce diabète qui s'est installé. Il y a surtout ces déficiences immunitaires liées aux médicaments qui lui font attraper le moindre rhume. Alors, celui qui rêvait de devenir célèbre et de récupérer un corps «normal» déchante. Il vit un «cauchemar». Il se sent «plus handicapé qu'auparavant». Les sensations qu'il espérait retrouver dans sa main ne sont finalement, d'après lui, qu'une gamme allant «des piqûres d'épingle au sentiment de tenir un charbon ardent». Ses tendons se sont rétractés au point qu'il ne peut plus rien tenir. Surtout, il répète à Giles Whittel ce qu'il a dit au professeur Dubernard: «Je deviens mentalement détaché d'elle. Comme elle commençait à être rejetée par mon corps, j'ai réalisé que ce n'était pas ma main, après tout. Et si c'est cela que je dois vivre le reste de ma vie, je préfère la vivre sans elle.»

L'équipe médicale lyonnaise a refusé l'amputation, expliquant que Clint était «déprimé et irrationnel». Un des chirurgiens, le Britannique Nadey Hakim, se défend: «Nous avons choisi le mauvais patient. Nous lui avons donné la chance de sa vie, et il l'a gâchée. S'il avait suivi le traitement, il n'y aurait pas de problème. D'ailleurs, le deuxième greffé de la main a suivi la thérapie et il est très reconnaissant pour cette opération.» Clint, lui, de sa main gauche, écrit un livre. Son titre de travail: Jours et nuits dévastés.

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