L'histoire aime les collisions cruelles. Judith Miller, qui avait commencé sa carrière comme chef de bureau du New York Times au Caire, a longtemps enquêté sur Al-Qaida, dès les premières actions du réseau contre les Etats-Unis, il y a une quinzaine d'années. Ce travail lui a valu le Prix Pulitzer. Jeudi, elle a appris le massacre de Londres depuis la prison d'Alexandria, près de Washington, où elle venait de passer sa première nuit en détention. Elle n'a pourtant commis aucun crime. Judith Miller paie pour la manière dont George Bush a conduit la «guerre contre le terrorisme».

Pour comprendre ce rébus, il faut revenir à l'été 2003. Début juillet, le New York Times publie un papier percutant sur l'un des mensonges avancés à la veille de la guerre pour obtenir l'aval de l'ONU. L'auteur, l'ancien ambassadeur Joseph Wilson, avait été envoyé l'année précédente par la CIA au Niger pour savoir si Saddam Hussein cherchait à se procurer de l'uranium en Afrique. Son rapport était clair: non.

Deux mois avant la guerre, George Bush continuait pourtant d'utiliser cette accusation sans fondement. Wilson était indigné. La Maison-Blanche était furieuse. Pour dévier l'attaque de l'ambassadeur, l'entourage présidentiel a appelé des journalistes amis pour leur dire que l'enquête au Niger avait été organisée par la femme du diplomate, Valerie Plame, officier à la CIA: c'était un coup monté contre l'administration par l'agence de Langley, dont une partie des cadres étaient hostiles à la guerre.

Un éditorialiste conservateur, Robert Novak, a repris cette histoire en nommant l'espionne. Aux yeux de la loi, c'est un crime. La CIA s'est fâchée. Un procureur spécial, Patrick Fitzgerald, a été nommé pour découvrir qui avait cafté au sommet de l'Etat. Fitzgerald s'était fait un nom dans les années 90 en enquêtant sur Oussama Ben Laden et les auteurs du premier attentat contre le World Trade Center. Le procureur a interrogé le président, ses principaux lieutenants, et beaucoup de journalistes. Tous ont accepté de répondre (y compris Matt Cooper, de Time, in extremis mercredi après-midi). Sauf Judith Miller.

La journaliste, qui n'a pourtant jamais écrit un mot sur l'affaire Wilson-Plame, pourrait rester en prison jusqu'en octobre, au moment où le grand jury devant lequel elle a refusé de comparaître aura terminé ses auditions. Le procureur l'accuse d'obstruction à la justice.

Elle défend, au prix de sa liberté, la règle d'or qui veut qu'un journaliste ne révèle pas l'identité d'un interlocuteur auquel il a promis l'anonymat. Depuis vingt ans, 18 reporters américains ont été en prison parce qu'ils refusaient de nommer une source. Mais c'est la première fois qu'une grande signature subit et revendique cette punition. Le New York Times a pris la défense de Miller dans un très long éditorial.