Son sommet fétiche (2)

Simon Anthamatten: «Je vis connecté au Cervin»

L’alpiniste haut-valaisan a grandi au pied d’une montagne qu’il voit sans aucun sentimentalisme, comme un gagne-pain et un mythe surfait. Le guide de Zermatt a donné son nom à une nouvelle voie ouverte avec son frère dans la face nord du pic suisse le plus prestigieux pour sa forme pyramidale parfaite

Simon Anthamatten arrive à la gare de Zermatt sur son vélo avec un quart d’heure de retard. Le Cervin a la tête dans les nuages, comme souvent. Et Simon est pressé. Le père d’un ami, gardien de cabane, a disparu. «Je suis désolé, on doit faire vite», lâche-t-il. Depuis trois ans, l’alpiniste et guide de montagne est aussi secouriste.

Pour avoir grandi à ses pieds, Simon Anthamatten a une relation protéiforme avec «sa» montagne. Elle est d’abord son gagne-pain. «Comme la plupart des gens à Zermatt, je vis du tourisme et des clients que je guide. Le Cervin, je le vois tous les jours, il fait partie de mon paysage et on peut dire que je suis connecté à lui. Mais je dois conserver la distance et le respect nécessaires pour ne pas commettre d’erreur.»

Le Cervin, et son métier de guide en général, c’est aussi la garantie de son indépendance. «Si je devais dépendre davantage de sponsors, je serais contraint de choisir certaines expéditions en fonction de leur intérêt médiatique. Et c’est ce que je ne veux pas.»

C’est aussi parce qu’il vit au pied du fameux pic qu’il a commencé l’escalade. «A deux minutes de la maison de mon père, il y a une petite falaise avec des voies de grimpe. En voyant des gens monter, j’ai eu envie d’y aller, mais comme je n’avais pas de partenaire j’ai demandé à mon petit frère de venir m’assurer.» Depuis, les frères Anthamatten ont beaucoup travaillé en duo.

Simon n’a pourtant pas eu envie de faire le Cervin avant ses vingt ans. «J’aime l’escalade, la montagne sportive», explique-t-il. Autrement dit, le Cervin, gravi sous tous les angles depuis 150 ans, avec quelque 3000 ascensions par année, arpenté quotidiennement pendant la belle saison par environ 150 alpinistes, ce n’est pas un défi palpitant.

Mais à force de le regarder par la fenêtre, Simon s’est mis à imaginer une voie encore inexplorée sur sa face nord. «L’aventure la plus pure, c’est de réaliser ce que personne n’a fait avant toi. Parce que tu ne sais pas si c’est possible, ni comment tu vas y arriver.» Il a ouvert cet itinéraire avec son frère, Samuel, en trois jours. «Nous n’avons pas d’anecdotes héroïques à raconter concernant notre ascension», écrit-il dans un article paru sur Internet. «Même si notre première n’a pas apporté une nouvelle dimension à l’alpinisme, j’ai le sentiment que de telles ascensions constituent le terrain d’entraînement pour la réalisation de premières spectaculaires sur les centaines de parois raides et quasiment inviolées de l’Himalaya», poursuit-il.

L’ambition est là. Et héroïque ou non, sa première lui aura permis de s’approprier un bout de cette montagne mythique: «sa» voie s’appelle dorénavant «Anthamatten».

Aujourd’hui, quand il la regarde depuis sa fenêtre, il n’éprouve plus le besoin d’y monter. «C’est fait, c’est comme une croix que tu peux tracer quelque part sur une liste. Une belle aventure, mais qui n’égale pas la sensation de la montagne sauvage que tu peux avoir dans l’Himalaya par exemple.» Sans secours en cas de problème, sans assurance. Juste être seul, «dans une situation pure face à la nature. Quand tu sens que si tu te trompes, tu meurs.» Dans la face nord du Tengkampoche au Népal par exemple. Accompagné de l’alpiniste bernois Ueli Steck, il aura été le premier à vaincre ces 2000 mètres en style alpin, sans corde fixe et sans spit. Ce qui lui vaudra un piolet d’or en 2009.

Malgré son talent, Simon Anthamatten ne semble pas vouloir poursuivre sa carrière sportive. «Mon expédition la plus importante actuellement, c’est la rénovation de la maison de mon grand-père!» Il retournerait volontiers dans l’Himalaya mais dit préférer son travail de guide. Comme si ses preuves, il les avait déjà faites. «Mes meilleurs souvenirs sont liés à ma famille, à mes amis, à la nature. L’alpinisme est pour moi une manière de vivre mais ce n’est pas la vie en soi.»

Simon analyse les risques comme un mathématicien. Pragmatique. Il s’exprime en français par des phrases courtes mais sans aucune hésitation. Il va droit au but: «Il faut être honnête avec soi-même et savoir ce que l’on est capable d’accepter. Se casser une jambe? Perdre la vie?» C’est l’une des choses qu’il aime aussi quand il guide. «Tu prends des décisions qui sont vraiment importantes. Dans ces moments-là, ce qui compte le plus ce n’est pas toute la technique que je possède mais des compétences sociales et psychologiques pour amener le client au sommet.»

Même ceux qui n’ont jamais fait d’alpinisme peuvent rêver de faire le Cervin. S’ils passent une semaine à Zermatt pour s’acclimater à l’altitude et font une course préalable avec Simon. «Il faut pouvoir soutenir un effort pendant huit à dix heures sans s’arrêter.» Et les clients tiennent souvent plus que tout à gravir la pyramide. «On accorde beaucoup trop de valeur à cette montagne. Il faut la faire parce qu’elle est belle, pas pour le mythe!» Lui a battu le record de vitesse en faisant l’aller-retour entre la cabane Hörnli et le sommet en 2h33. Au début de l’été, il en était à 85 ascensions du sommet qui culmine à 4478 mètres.

Le secourisme, c’est la nouvelle voie de Simon. «J’en fais depuis trois ans environ mais je suis toujours en train d’apprendre parce qu’il faut beaucoup d’expérience dans ce domaine.» En 2008, il a gagné le «Prix courage» avec Ueli Steck pour avoir abandonné une ascension de la face sud et encore vierge de l’Annapurna afin de secourir deux alpinistes en difficulté. Un très mauvais souvenir pour Simon alors âgé de 25 ans.

«L’un des deux alpinistes avait un œdème à 7400 mètres. Pendant cinq jours, nous avons tout essayé. Mais cet homme est toujours à 7400 mètres.» Son compagnon de cordée a pu rentrer sain et sauf grâce aux deux Suisses. Simon ne laisse transparaître aucune fierté. Pour lui, le sauvetage a toujours fait partie de la vie d’un alpiniste. «Quand tu dois aller chercher quelqu’un, tu sais pourquoi tu vas tout donner. Alors qu’il n’y a pas de raison logique de gravir une montagne autrement», dit-il.

Le grand technicien, l’adepte de la montagne sportive, «la vague émergente de l’alpinisme suisse» comme le décrivent des magazines spécialisés, semble à la recherche de sens. Le jour de notre rencontre, sa mission en a. Le père de son ami n’a plus donné signe de vie depuis 24 heures. «Il n’est pas parti en montagne et sa voiture est dans la station», explique-t-il. Pas de grands sentiments pourtant, ni de diatribes sur les valeurs solidaires de la montagne. Il trouve aussi un intérêt plus égoïste à sauver les autres. Celui de pouvoir apprendre de leurs erreurs. «La plupart du temps, nous allons chercher des touristes qui font des fautes basiques, comme de ne pas regarder la météo. Mais je me demande toujours si j’aurais pu commettre la même faute que le blessé.»

Simon se relève déjà pour aller à la police et poursuivre les recherches. Il s’excuse plusieurs fois. Tente de revenir un peu plus tard. Mais le secours n’attend pas et durera jusque tard dans la soirée. C’est le début de la belle saison, de deux mois de travail qui s’annoncent intenses.

«Une belle aventure, mais qui n’égale pas la sensation que tu peux avoir dans l’Himalaya»

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