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Simon, collectionneur: «Je ne suis pas prêt à me couper un bras pour une nouvelle montre»

Simon est ce qu’on peut appeler un «collectionneur normal». Avec des moyens limités et une discipline auto-imposée, ce trentenaire amateur de garde-temps se constitue sa petite collection pas à pas. Mais à l’entendre, le processus d’achat est presque plus important que l’acquisition elle-même. Interview

Simon est de ceux que l’on pourrait qualifier de «collectionneur normal». Il aura 30 ans cette année, et il s’est pris de passion pour les montres en 2012, en débutant sa carrière professionnelle à Genève. Collectionneur normal, parce qu’il n’a pas, comme certains riches clients de l’horlogerie, des moyens quasi illimités. Il possède, pour l’instant, quatre montres. Elles ont toutes deux points en commun: leur achat est le fruit d’un long processus de sélection et de découverte. Et leur prix ne dépasse pas un salaire mensuel.

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Sa curiosité, elle, est sans limites. Il la nourrit et l’assouvit principalement sur la plateforme Forumamontres, avec qui Le Temps est entré en contact pour rencontrer Simon. Ce Français, ingénieur informatique vivant à Genève et travaillant à Lausanne, est un vrai amateur. Et bientôt un connaisseur, même si lui doute sincèrement de la crédibilité de son expertise en matière d’horlogerie.

Le Temps: Quand a débuté votre passion pour les montres?

Simon: Tout a commencé en 2012, en même temps que mon premier stage en ingénierie informatique à Genève, tout à côté du bâtiment de Raymond Weil. Chaque jour, pour me rendre au travail et rentrer chez moi, je passais par Plan-les-Ouates et apercevais les manufactures de Rolex, Patek Philippe, Vacheron Constantin… C’est là, je crois, que j’ai commencé à être sensibilisé à l’horlogerie.

Et vous avez donc craqué pour une de ces marques.

Pas du tout. Ma première montre est une Nomos. Une marque allemande, donc. Au-delà de la montre elle-même, j’ai apprécié la transparence de leur message, il offre une image assez précise de ce qui se fait dans l’entreprise.

Quels sont les critères qui déterminent votre choix?

J’utilise beaucoup les forums pour m’informer, notamment Forumamontres. Ils donnent de bonnes pistes pour percevoir la crédibilité d’une marque. Autre facteur important: je ne suis pas prêt à me couper un bras pour avoir une nouvelle montre. Ma limite psychologique se situe à un salaire mensuel.

C’est très précis.

Je ne suis pas un acheteur compulsif. Le processus de décision doit mûrir. Une montre doit se vouloir, et plus longtemps durera cette envie, meilleur sera le passage à l’acte.

Votre collection est composée d’une Nomos, d’une mono-aiguille de l’association AHA, d’une Rolex et d’une Vicenterra. Si vous deviez n’en garder qu’une?

Question difficile… Ce qui est certain, c’est que je n’en vendrai jamais aucune. Mais s’il fallait choisir, je garderais la Vicenterra. Parce que c’est le processus d’achat qui m’a procuré le plus d’émotions. J’ai rencontré le créateur Vincent Plomb à plusieurs reprises, dont une fois pendant 4 heures. Il m’avait finalement remis la montre dans un hôtel à Genève, avant de se rendre le soir même au Grand Prix de l’Horlogerie.

Vous êtes aussi allé au GPHG?

Non, ce n’est pas du tout le genre d’événements que j’aime fréquenter.

Baselworld? Le Salon international de l’horlogerie (SIHH), à Genève?

Non plus. Les paillettes, le champagne, ça ne m’intéresse pas. Je ne suis pas à ma place dans ces milieux connotés luxe. Je les fuis, même.

Comment est-ce que vous entrez en relation avec les marques?

C’est une relation à distance. Je commande surtout des catalogues qui, d’ailleurs, en disent déjà souvent long sur la philosophie de la marque en question. Je suis régulièrement déçu de découvrir des images de synthèse, des photos trafiquées, sans vie, sans poignet…

Vous n’allez non plus jamais dans les boutiques horlogères?

Ça m’est arrivé, mais je ne m’y sens pas à l’aise. Le relationnel y est étrange, on ne peut souvent pas confronter ses idées au vendeur, c’est décevant. Et puis, on doit parfois sonner pour y entrer. On nous ouvre la porte… C’est quand même bizarre de devoir demander l’autorisation pour acheter quelque chose, non?

Vous n’aimez pas le milieu horloger?

Je me passionne pour les montres, leur design, leur technique et leur histoire. L’image d’Epinal, ce côté romantique qu’entretiennent les marques est éloigné des standards actuels.

Vous n’appréciez pas ce milieu et ses codes, mais vous n’ignorez pas qu’une montre est un fort marqueur social.

Je le ressens beaucoup plus intensément, lorsque je suis en France. Je dirais même qu’on ne peut pas être de gauche et porter une Rolex. C’est sans doute l’effet Séguéla (le publicitaire est l’auteur de la célèbre phrase qui était censée défendre le côté bling bling reproché à Nicolas Sarkozy: «Si à 50 ans on n’a pas une Rolex, c’est qu’on a quand même raté sa vie», ndlr)

En Suisse, ce statut de marqueur social n’existe pas?

Beaucoup moins, à mon avis. Je me souviens d’avoir vu un vendeur de chez Ikea qui portait une Rolex. En France, c’est à peu près impensable. Cet épisode a désacralisé le mythe et a permis, par la suite, d’en acquérir une.

Est-ce que vous portez une montre tous les jours?

Non. Je n’en ai qu’une avec un bracelet en métal, la Rolex. En été, c’est plus agréable que le cuir. Mais de manière générale, je dirais que je porte une montre une semaine sur deux, au gré de mes humeurs.

Y a-t-il une montre que vous rêvez d’avoir?

La Simplicity, de Philippe Dufour.

Vous savez combien elle coûte?

Je dirais 150 000 ou 200 000 francs. Donc, clairement inabordable.

Votre prochain achat?

J’ai établi une liste d’une dizaine de montres qui m’intéressent. C’est ma copine qui m’a encouragé à la faire, de manière aussi à ce qu’elle puisse savoir vers quoi elle peut s’orienter, pour un prochain cadeau.

Vous allez acheter toutes les montres de cette liste?

Non, c’est déjà certain. Et il y a de fortes chances pour qu’elle évolue et qu’elle s’allonge.

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Quatre montres, quatre histoires

Nomos Tangomat. Mouvement automatique, bracelet cuir et boîtier de 38 mm de diamètre. La première montre de Simon, achetée 1650 euros en 2012 sur le site Chrono24. «J’ai un grand intérêt pour l’histoire et la vision de cette manufacture de Glasshütte, la Mecque de l’horlogerie allemande. C’est la fonction qui crée la forme, comme le veut le credo du mouvement Bauhaus, dont se réclament les modèles Nomos.»

Une mono-aiguille avec petite seconde de l’Association horlogère d’Alsace (AHA), une montre partiellement personnalisable. Achetée 775 euros en 2013. «Un excellent rapport qualité/prix, pour un mouvement chronomètre suisse.» Simon se dit également séduit par la philosophie des modèles à aiguille unique, avec, dans ce cas, une lecture du temps à deux minutes près.

Rolex Submariner. Le premier garde-temps suisse de Simon. Il lui fallait un modèle incontournable. «La montre suisse par excellence. Toute collection devrait comporter au moins une Rolex.» Un diamètre de 40 mm. Il l’a choisie sans date, parce que «ça casse la symétrie», et l’a achetée en 2015, via un forum, 5300 euros à un particulier. Une montre d’occasion, donc. «Cela évite de faire nous-même la première rayure.»

Vicenterra Tycho Brahe Bleue. Le dernier achat de Simon. La montre plus volumineuse, avec son boîtier de 43 mm de diamètre. Il l’a achetée directement à son créateur, l’horloger Vincent Plomb, au prix de 5000 francs, en 2017. «J’aime l’aspect romantique du globe terrestre, ainsi que la transparence dont il a fait preuve dans la démarche de développement et de production.» Le mouvement automatique de base est de chez ETA, son module additionnel est élaboré par Vicenterra.

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