Portrait

Simon Nogueira, sur un toit brûlant

Star française du parkour, cette discipline urbaine ultra-dynamique, le Parisien porte un regard aussi perché que lucide sur sa drôle de passion

Un jeune homme qui enchaîne des arabesques impensables au-dessus du vide sur les toits de Paris. Qui se suspend aux grues d’un seul bras, tout en relâchement, avec un grand sourire pour l’objectif. Même tableau au niveau du sol, avec des figures qui défient les lois de la souplesse et de la pesanteur. C’est à travers ces vidéos à donner des haut-le-cœur qu’on l’avait découvert. Avec la part du doute: à l’heure des fake news et des images détournées, ces performances-là étaient-elles aussi réelles qu’elles en avaient l’air?

On décide donc d’en avoir le cœur net et de l’accompagner au sommet d’un immeuble du IXe arrondissement, où il a pris ses habitudes. C’est ici qu’il aime par exemple tenter ses sauts de précision, à savoir une impulsion pieds joints pour une réception fixe sur le rebord du bâtiment. Avec trente mètres de vide à ses pieds. A chaque fois, ça se joue à trois centimètres… Dans les années 90, Simon Nogueira aurait été qualifié de yamakasi, mais le terme est devenu terriblement ringard depuis le film du même nom produit par Luc Besson en 2001. On parle aujourd’hui de «traceurs», qui s’adonnent au «parkour» ou au «freerun».

Contrôler l’instant présent

Sa pratique semble grisante et futile à la fois, mais il nous file le vertige par procuration à vouloir ainsi tenter le diable. Comme une évidence, la première question qu’on lui pose concerne la peur. Parce qu’il ne semble pas possible de tenir en équilibre sur une main au bord du vide sans penser au coup de vent fatal ou à la petite faute d’appui. Pas possible de ne pas avoir l’estomac qui se contracte à l’idée qu’un saut puisse être trop court, pour une chute qui empêcherait toute session de rattrapage.

Il dit: «La peur existe, tout le temps. Si je n’ai pas peur, je ne peux rien faire. Mais il faut la contrôler et rester dans l’instant présent. J’appelle ça «mon corps et mon esprit au même endroit au même moment.» Il ajoute que c’était bien plus dangereux à ses débuts, quand il testait ses repères et ses limites. Que la peur se trouve surtout chez les autres. Les proches, évidemment, inquiets devant les risques apparents et l’absence de contrôle qu’ils peuvent avoir sur eux. «Je me suis écarté des gens qui me renvoyaient systématiquement ce sentiment et cette négativité. Parce que je finissais par faire des rêves rétrospectifs, où je me voyais tomber. Alors que ces pensées n’étaient pas les miennes.»

Vivre de sa passion

Il évoque notamment sa maman, autrefois morte d’inquiétude, désormais apaisée par sa réussite. Car, à 24 ans, Simon Nogueira vit maintenant de sa passion. Grâce à des tournages, par exemple, le plus célèbre étant celui réalisé pour le jeu Assassin’s Creed. Des partenariats avec des marques, aussi, ou la commercialisation de ses propres vêtements et sacs à dos, pour optimiser le confort dans les airs (Simonnogueira.com). Ainsi que des spectacles avec ses potes de la French Freerun Family, une association qui donne des cours quotidiens en plein Paris. Celui intitulé «Zéro Degré» a été joué un peu partout en France et le sera bientôt à l’international.

Une vraie famille, pour le coup: Simon vit en colocation avec quatre de ses potes à Pigalle depuis deux ans, dans une ambiance qu’on image détendue et assez obsessionnelle. «Une belle période», glissera-t-il sobrement, dans un petit sourire.

Son corps, son outil

Il dégage une force particulière, avec son taux de masse graisseuse ridicule, sa souplesse indécente, et une gueule étonnante toute en cheveux et moustache, dans le voisinage immédiat de Frank Zappa. Il est calme, presque ailleurs. Son corps raconte très bien sa drôle de vie. Ses mains, pleines de cals, telles celles d’un travailleur de force. Ses mollets et ses tibias, bleus et entaillés, parlent davantage des chocs:

«La majorité de mes cicatrices, je me les suis faites sur des sauts à la con, où je n’étais pas concentré», jure-t-il. Ses deux blessures les plus sérieuses se sont d’ailleurs produites dans des situations totalement banales: «Une fracture tibia-péroné à la salle de gym, alors qu’il y avait de la mousse de protection partout. Et une côte fêlée dans la cour de mon collège, parce que j’étais distrait.» C’est sur les toits, finalement, qu’il semble le moins en danger: «Mon outil, c’est mon corps, et je suis bien avec. Comme un gars bien sur un skateboard ou un vélo.»

Pour grimper au premier ciel, c’est facile: il faut se glisser discrètement derrière un quidam qui rentre chez lui, repérer les portes qui s’ouvrent toutes seules, ou utiliser les échafaudages après les heures de travail. Et puis composer avec les riverains, forcément. Certains sourient, d’autres menacent d’aller chercher une arme s’il ne dégage pas fissa: «Mais je suis souvent invité à prendre un café, c’est marrant, je rentre par la fenêtre du coup. Et quand c’est tendu, bah, je l’accepte: c’est moi l’élément perturbateur quand même…»

Il rigole quand il raconte comment les policiers venus un jour le déloger ont calmé une voisine qui voulait absolument porter plainte: «Ils lui ont répondu: «Impossible, Madame, il n’y a eu ni effraction, ni dégradation.» Alors oui, on joue tous un peu sur ce flou juridique.» Les toits de Paris, son obsession dès qu’il se réveille, son lieu de travail. Son open space, qu’il n’est pas près de quitter maintenant que ça marche pour lui. Même s’il a une petite idée de reconversion: «Livreur pendant trois mois, ça m’irait bien. Histoire de récupérer les codes d’accès un peu partout…»


Profil

1993: Naissance à Etampes (Essonne).

2012: Première incursion sur un toit parisien.

2013: Devient professionnel.

2014: Tournage de la vidéo promotionnelle d’Assassin’s Creed.

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